1. La croissance définitions et limites

1.3. Croissance et développement

Dossier réalisé par Marc Hervelin et Jacques Bouchoux

Les relations entre croissance et développement sont marquées par une ambiguïté sémantique. Pour François Perroux, le développement porte sur les conditions nécessaires à l'émergence de la croissance, dans les domaines des structures sociales et des habitudes mentales. Pour le monde anglo-saxon, dans une acception aujourd'hui largement reprise, le développement porte sur les conséquences de la croissance. En s'appuyant sur l'idée vague, mais porteuse d'une certaine signification, de développement de l'homme, on peut alors s'interroger sur le fait de savoir si la croissance entraîne toujours le développement.


L'ambiguïté est forte : si le développement est la condition nécessaire de la croissance, c'est que, comme le dit François Perroux, "les quasi-mécanismes des prix et des quantités (peuvent) jouer". Cela veut dire, aussi, que les changements de résidence, d'employeur voire d'activité, sont considérés comme une contrepartie normale de l'accroissement de revenu. A contrario, beaucoup peuvent estimer que l'accroissement de revenu doit les rejoindre dans leur résidence, dans leur emploi, dans leur spécialisation ("vivre et travailler au pays"). La croissance, qui exige ces changements de structures, est vécue comme une entrave au développement.

C'est sans difficulté que la transposition peut être faite dans les pays en développement. La croissance passe toujours par la remise en cause des structures sociales préexistantes et par la remise en cause des structures de pouvoir qui lui sont liées. K. Marx s'en est fait l'écho tout particulier dans son analyse du passage des structures féodales aux structures bourgeoises et pour lui le sens de l'histoire ne faisait aucun doute.

Des indicateurs du développement

Compte-tenu de ces difficultés sémantiques, on peut s'interroger sur la faisabilité d'un indicateur synthétique du développement. Pourtant, il existe sous forme d'Indice du développement humain.

La question de savoir ce que mesure cet indice est ouverte. Partant du fait que l'indice du développement humain est une moyenne de PIB par tête, du niveau d'éducation et de l'espérance de vie, on peut s'interroger sur les poins suivants :

  • Le PIB par tête mesure le cumul de croissance passée
  • Le niveau d'éducation est manifestement une condition nécessaire de la croissance. On est pleinement dans la définition causale : le développement de l'homme est la cause de la croissance
  • L'espérance de vie est, selon la théorie du capital humain, une des conditions de l'investissement éducatif. A quoi sert, en effet, d'envoyer à l'école un enfant qui n'aura pas le temps d'utiliser son capital éducatif dans la production de biens et services ?

On voit donc que la première transformation à opérer est celle de l'espérance de vie, condition de l'éducation, elle-même condition de la croissance.

Pourtant, et c'est là toute la difficulté, comment accroître l'espérance de vie sans ressources supplémentaires, c'est-à-dire sans croissance ? Comment financer les investissements éducatifs lorsque les ressources du pays sont faibles ?

A partir de là, on comprend mieux que, d'une manière générale, les classements entre les pays selon le critère du PIB par tête et selon celui de l'IDH sont fortement corrélés. Pour qu'ils ne le soient pas, il faut des motifs forts. W. W. Rostow avait déjà pointés et, en premier lieu, l'économie de puissance (Les étapes de la croissance économique, Paris, Seuil, 1963, p. 117). A cet égard, il n'est pas sans intérêt de confronter les budgets respectifs des ministères de la défense et de l'éducation dans un pays comme l'Inde. Le retard dans l'accès des femmes à l'éducation relève, quant à lui, d'un autre registre, socioculturel cette fois, mais qui n'est pas sans conséquence sur le développement, compte-tenu du rôle que les femmes ont joué dans les révolutions industrielles occidentales.

Une fois le mouvement lancé, les indicateurs se multiplient sans que leur diffusion soit à la hauteur des efforts réalisés pour les constituer. On note, par exemple, l'indice de la pauvreté humaine, l'indice sexo-spécifique du développement humain, voire l'indice de participation des femmes. Tous utiles dans leur domaine, ces indices échouent à bouleverser fondamentalement l'ordre des pays fondé sur le simple indicateur de niveau de vie par tête.