Dossier réalisé par Matthieu Mucherie
A partir du moment où l'on s'engage à maintenir la stabilité des prix, il devient primordial de pouvoir compter sur des statistiques d'inflation à la fois fiables et précises : fiables pour ne pas laisser le moindre soupçon se développer sur la crédibilité des autorités (on a vu le débat ressurgir récemment à propos des hausses de prix ressenties en zone euro suite au passage à l'euro fiduciaire), et surtout précises car dans des pays désormais habitués à un régime d'inflation basse (moins de 3-4% par an environ) le moindre biais de mesure peut venir fausser les calculs des agents économiques et les analyses des banquiers centraux ; c'est ce qu'avait déjà compris Irving Fisher dans l'entre-deux-guerres, lorsque après avoir élaboré sa théorie monétaire il se consacra à l'élaboration d'indices de prix.
Ces dernières années, la question des biais de mesure a ressurgi du fait du débat autour d'une inflation"grain à moudre" dans le contexte des rigidités et de l'illusion nominales (voir 4.1) : en effet, si, comme on peut légitimement le penser, les indices de prix actuels tendent à surestimer systématiquement le rythme de la hausse des prix, cela donne un argument supplémentaire à ceux qui pensent qu'une inflation nulle constitue sans doute un objectif contre-productif (du fait des risques de déflation, voir 5.2). De plus, l'affaire a pris un tour politique depuis la publication, fin 1996, du rapport Boskin, devenu une référence incontournable mais très critiquée (son estimation d'un biais de mesure global de 1,1 point par an a fait l'effet d'une bombe et a pu servir d'argument à ceux qui cherchaient à remettre en cause certaines dépenses fédérales.
Nous reproduisons dans les trois textes qui suivent l'analyse de l'INSEE publiée en 1997. Tout en rappelant les difficultés techniques liées au traitement des données, à l'apparition de nouveaux produits et de nouveaux circuits de distribution, l'organisme statistique français se livre à une critique en règle du rapport Boskin et ne se montre pas exagérément critique envers sa propre méthodologie ; il aboutit à une conclusion rassurante du biais de mesure de l'inflation en France (une surestimation de 0,3 point environ de l'inflation chaque année, un aveu timide et partiel dans la mesure où l'INSEE se refuse à évaluer le biais lié à l'apparition de nouveaux produits) ; on peut donc penser que le biais global atteint au moins un demi-point chaque année, ce qui, dans un pays où l'inflation tourne autour de 2% à peine, n'est pas négligeable.
Les banquiers centraux doivent désormais intégrer ces problèmes statistiques afin de ne pas se montrer exagérément restrictifs, en particulier en zone euro, où la définition de la stabilité des prix apparaît passablement ambitieuse (voir 4.2). Ils devront aussi veiller aux biais de mesure qui pourraient tendre à minimiser systématiquement la croissance (pour un approfondissement sur cette question, voir les articles de Leonard Nakamura pour la Fed de Philadelphie, en particulier"Investing in Intangibles: Is a Trillion Dollars Missing from GDP?", Business Review, Q4 2001), tout en gardant à l'esprit que, sur ce point non plus, le débat n'est pas tranché.