Dossier réalisé par Matthieu Mucherie
La théorie du NAIRU, censée rendre compte de l'évolution de l'inflation et du chômage, est apparue quand la vieille relation de Phillips (1958) a montré ses limites dans les années 1970. Elle s'appui sur les versions modernes de la courbe de Phillips, qui se différencient des formes anciennes en intégrant l'output gap et l'unemployment gap (la différence entre le taux de chômage courant et le NAIRU) dans les mesures des excès de pression de la demande agrégée et surtout en reconnaissant le rôle joué par les anticipations d'inflation (en utilisant les taux d'inflation passés comme proxy pour ces anticipations). Elle explique par conséquent l'inflation courante en fonction
a/ de l'inflation passée
b/ des tensions du marché du travail
c/ des chocs d'offre sur l'économie.
Elle a, selon Krugman (1996), convenablement décrit l'inflation américaine des vingt dernières années ; et, selon l'ancien vice-président de la Fed Alan Blinder ("Central Banking, theory and practice", 1998, MIT Press), les autorités monétaires américaines auraient en tête une courbe de Phillips de court terme.Toutefois, son pouvoir prédictif a été considérablement réduit dans la seconde partie des années 1990 (voir en particulier Bensaïd [1999]) : le taux de chômage est passé de plus de 7,5% à l'automne 1992 à 5,5% début 1995, dans une période de légère désinflation ; entre le troisième trimestre 1996 et l'année 200, le taux de chômage américain est resté inférieur au NAIRU, sans que cela se traduise pour autant par une remontée de l'inflation (son rythme de progression a par exemple diminué de moitié entre fin 1996 et fin 1998). Le Nairu ne répond plus : est-ce une panne passagère ?
Atkeson et Ohanian (2001) ont étudié trois classes récentes de versions des courbes de Phillips utilisées pour les prévisions d'inflation : deux modèles du NAIRU (l'un basé sur le taux de chômage, l'autre sur un indice d'activité économique) contenus dans Stock et Watson (1999b) et très remarqués par de nombreux auteurs, comme Mankiw (2000) ; et celui produit par les économistes du Board qui conçoivent le Livre Vert[1]. Ils comparent les performances prédictives à un an de ces trois versions avec un modèle naïf qui se contente de supposer que le taux d'inflation dans un an sera le même que celui observé au cours de l'année précédente.
Leurs résultats sont surprenants : sur les quinze dernières années, aucun des trois modèles n'a "superformé"le modèle naïf (le modèle naïf suppose simplement que l'inflation future perpétuera l'inflation passée), en dépit de la rusticité de ce dernier. Ils retrouvent ainsi les résultats de Friedman (1968), Phelps (1969), Lucas (1972), Fischer (1977) ou Taylor (1980), qui refusaient de voir une relation stable et systématique entre le chômage courrant et l'inflation future du fait des changements d'anticipations d'inflation des agents et plus largement du fait des changements de l'environnement économique ; autrement dit, la première génération de courbes de Phillips est morte dans les années 1970 de la stagflation, la seconde génération pourrait disparaître du fait de la baisse de régime de l'inflation depuis 1992-1995.
Deux familles d'explications sont avancées s'agissant du comportement étrange de l'inflation sur la période : l'une met l'accent sur des facteurs temporaires, l'autre sur un changement permanent dans la dynamique de l'inflation ; la première permet de penser que le lien qui fonde la courbe de Phillips pourrait retrouver sa stabilité (quitte éventuellement à modifier profondément le modèle), tandis que la seconde conduit à un abandon pur et simple de cet outil d'analyse aux fins de la prévision conjoncturelle.
Dans les deux cas, la relative modération salariale observée au cours de cette période (la progression des coût unitaires du travail est restée stable autour de 3% par an, du fait principalement d'une décélération de la composante benefits entre 1993 et 1996 de 6% par an à moins de 2% par an) est souvent considérée comme la clé (voir en particulier Meyer [1997]) ; dès lors, le débat quant à la survie de l'approche en terme de courbe de Phillips se limite à la question suivante : la modération salariale observée correspond-t-elle à un choc temporaire ou est-elle le reflet d'une transformation structurelle du marché du travail américain (i.e une hausse du job insecurity ) ?[2]
Parce que les coûts salariaux représentent plus des deux tiers des coûts de production, et parce que, censés progresser plus rapidement lorsque le marché de l'emploi est bien orienté, ils sont restés très stables depuis 1991, des économistes (partisans de la thèse d'une disparition temporaire de la courbe de Phillips) ont suggéré que le comportement troublant de l'inflation dans les années 1990 était lié non aux gains de productivité mais à la modération salariale (en 1996, les salaires forment 72% du coût du travail aux Etats-Unis) et plus encore au ralentissement de la composante "avantages sociaux"(en 1996, primes, assurance-santé, congés payés et contributions à la sécurité sociale forment les 28% restants). Cette seconde composante, soumise à des influences qui n'ont souvent rien à voir avec le degré de tension sur le marché du travail, a vu son rythme de progression chuter très nettement (de 6% par an en moyenne sur la période 1988-1992 à 1,5% en 1996, date à laquelle la réforme de l'aide sociale a encore durcit les conditions de versement des prestations) ; la modération du coût de la santé (liée à la politique de prix agressive des HMOs)[3], qui représente environ le quart des avantages sociaux, est la source principale de ce mouvement.
L'idée est dès lors d'intégrer ces évolutions (concurrence et insécurité croissantes sur le marché du travail, trend baissier des avantages sociaux tirant les coût salariaux vers le bas), qui ont rendu la "bataille des marges"moins aiguë entre les wage-setters et les price-setters (et par conséquent altéré le NAIRU via une réduction sensible du mark-up), dans une nouvelle version de la courbe de Phillips, au titre de chocs d'offre positifs et temporaires. Cette modification de la courbe de Phillips lui rendrait sa stabilité et résolverait selon certains l'énigme de l'inflation américaine (voir en particulier Lown et Rich [1997] ou Gordon [1998]).
Afin de sauvegarder le concept néo-keynésien de NAIRU, certains économistes tendent à abandonner le lien "chômage-inflation"pour lui substituer un lien "taux d'utilisation des capacités de production (TUCP) – inflation", autrement dit un NAICU (Non-Acceleration Inflation Capacity Use) qui serait au TUCP ce que le NAIRU est au taux de chômage et qui pourrait être estimé à 83-84 % pour les Etats-Unis en "rythme de croisière". Mais Cecchetti, Chu et Steindel (2000) ont montré que les indicateurs du statut de l'économie réelle que sont le TUCP et le taux de chômage n'ont pas une capacité prédictive suffisante pour servir de guides à une politique monétaire réactive : pour l'exercice de la prévision d'inflation, sur la période 1985-1998, ils n'ont battu le modèle naïf qu'à respectivement 5 et 2 reprises (contre 10 fois pour l'indice des prix du matériel industriel du Journal of Commerce…).
Au total, l'acharnement dont fait preuve le courant néo-keynésien pour sauver des eaux l'approche en terme de courbe de Phillips et le recours au concept de NAIRU au fin de la prévision conjoncturelle débouche, depuis 25 ans, sur des modifications de la relation inflation-chômage d'origine (intégration des anticipations et des chocs sur l'offre, remplacement du taux de chômage par le TUCP, ajout d'un mark-up reflétant le mouvement de modération salarial…). Ces efforts ont quelque chose de pathétique dans la mesure où le caractère opérationnel d'un instrument de prévision est largement fonction de sa lisibilité et de sa stabilité. La courbe de Phillips semble vérifier la seconde loi de Maxwell, la loi de l'entropie.
Et, de fait, si les membres du Board, l'ancien vice-président Alan Blinder en tête, ont pu donner l'impression de suivre une courbe de Phillips de court terme, ils semblent prendre leur distance par rapport à cette approche depuis 2000-2001.
[1] La plus récente version du modèle que ces économistes emploient pour préparer les réunions du FOMC stipule que "toutes choses égales par ailleurs, si le taux de chômage se situe durablement 1% en dessous de son niveau d'équilibre, l'inflation doit remonter de 0,4% par an", cf. Reifschneider, Tetlow et Williams (1999).
[2] Cet indicateur semble avoir fait l'objet d'une attention croissante de la part des membres du Board (et en particulier Mayer et Greenspan) à partir de 1994 environ (cette année-là, le rythme de croissance des compensation est inférieur à 1%, alors qu'une approche en terme de courbe de Phillips conduisait à prévoir une hausse supérieur à 4%…) : cf. le Humphrey-Hawkins Testimony du 26 février 1997 ; son trend haussier s'expliquerait principalement par la chute continue du taux de syndicalisation, par le renforcement de la concurrence sur les marchés de produit depuis le début des années 1980 jointe à une accélération du rythme du progrès technique, par le maintien à un haut niveau des flux de nouveaux entrants sur le marchés du travail (jeunes, immigrés, femmes) ; cf l'évolution des démissions volontaires, situées autour de 10-12% des chômeurs entre 1992 et 1998, un pourcentage très inférieur à ce que suggère l'évolution du taux de chômage au cours de cette période : en 1998, le pourcentage de démissions volontaires aurait du se monter à 16 environ, et non à 12.
[3] Le coût de l'assurance maladie augmentait de 10% par an depuis une décennie quant il s'est mis brutalement à diminuer au milieu des années 1990, en moyenne de 3% l'an, abaissant ainsi fortement le taux de croissance annuel de la partie non-salariale du coût du travail.