Dossier réalisé par Gérard Thoris
Il ne suffit pas de dire que les progrès de productivité sont au cœur du processus de la croissance intensive. Il ne suffit pas de savoir comment les obtenir d'un point de vue technique. Il faut encore que les motivations individuelles y aboutissent d'une part, que les structures économiques le permettent d'autre part.
Or, sur ce point, la situation est beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît a priori. On oublie trop souvent qu'Adam Smith lui-même s'inquiétait de ce que les progrès de la "puissance productive du travail" ne bénéficient pas à ceux qui la mettent en œuvre. Il n'y a pas loin à la théorie de l'exploitation du travail par Karl Marx.
Avec pragmatisme, le problème sera repris par Frédéric W. Taylor dans la discussion autour du "freinage". Cette approche sera ensuite systématisée avec la théorie des jeux. Finalement, en instaurant "le partage des bénéfices", Henri Ford donnera son nom au système de répartition du XX° siècle.
Reprenons ce panorama historique des auteurs en nous interrogeant sur la répartition des progrès de productivité.
1. "Toutes choses seraient devenues, par degrés, de moins en moins chères"
C'est ainsi que s'exprime A. Smith, dans le chapitre VII (livre I) de la Richesse des nations. De fait, les progrès de productivité peuvent être répartis en baisse des prix. C'est d'ailleurs la seule formule qui évite une répartition desdits progrès entre le maximum de personnes, à savoir les consommateurs. Ce mode de répartition a néanmoins quelques inconvénients. En premier lieu, la baisse des prix a comme conséquence un report des achats, ce qui pénalise les ventes et donc la croissance. Ensuite, les salariés sont frustrés puisque leurs efforts de productivité ne sont pas récompensés par un accroissement de leur rémunération. Ils peuvent être tentés de "freiner" leurs efforts ce qui entraîne une moindre croissance de la production par homme.
2. Les progrès de productivité sont "accaparés" par le capital
C'est déjà ce que dit A. Smith. C'est aussi le fond de la théorie de l'exploitation de K. Marx. Encore que ce dernier parle en termes de niveau (le salarié ne bénéficie pas de la contrepartie exacte de son apport) plus qu'en termes d'évolution (les progrès de productivité ne sont pas attribués au facteur travail). L'un et l'autre auteur attribuent à la propriété privée du capital ce possible détournement du progrès économique. Il est vrai que le rapport de forces commande le rapport d'exploitation, à condition toutefois que la marge de manœuvre du salarié soit nulle.
Or, l'ouvrier devenu ingénieur F. Taylor savait d'expérience que cette représentation était inexacte : la marge de liberté du salarié est telle qu'il peut ralentir son rythme de production, voire gâter le produit, s'il estime que ses efforts ne sont pas justement récompensés. C'est ce qu'il appelle le "freinage". Si tout l'effort de la direction scientifique du travail consiste à éliminer le freinage, son instrument est l'accroissement du salaire avec les progrès de productivité – ce qui met fin à l'exploitation et correspond d'ailleurs aux conclusions de l'école marginaliste.
Aujourd'hui, le débat sur la répartition des progrès de productivité passe par la question de la rémunération des dirigeants (stocks options en particulier) et par les exigences, réelles ou supposées, des marchés financiers.
Le lien avec la croissance n'est pas immédiat : pour K. Marx, la plus-value est transformée en biens de production, mais ceux-ci tournent au ralenti par manque de pouvoir d'achat. Les problèmes de répartition et de croissance sont ici étroitement intriqués. Aujourd'hui, il n'est pas simple de savoir ce que deviennent les dividendes versés à des fonds de pension : s'ils sont distribués à des salariés en retraite et en dépenses de consommation, le lien avec la croissance se fait par la demande…
3. Les progrès de productivité sont distribués au travail
C'est la situation globalement reconnue sous le terme de "fordisme" et que Ford lui-même appelle "le partage des bénéfices". A nouveau, le lien avec la croissance passe par la demande de biens de consommation.
Pour être simple à comprendre, cette solution n'en pose pas moins un certain nombre de problèmes.
4. Les progrès de productivité sont transformés en baisse du temps de travail
C'est l'un des usages les plus importants des progrès de productivité dans le très long terme. Cela est vrai au niveau de l'entreprise, mais aussi au niveau d'une vie entière (âge d'entrée et de sortie de la vie active). Le lien avec la croissance économique est évident : la diminution du temps de travail et/ou du taux de participation à l'activité économique se traduit par une diminution du rythme de croissance économique. On peut supposer que cela se traduit par une amélioration de la qualité de la vie.
Au niveau de l'entreprise, la baisse du temps de travail est soumise à des difficultés déjà évoquées :
5. Les progrès de productivité sont "accaparés" par les fournisseurs de matières premières
C'est ce qui se passe lors des chocs pétroliers et, d'une manière générale, lorsque le prix des matières premières s'enflamme. A ce moment, il faut travailler davantage pour maintenir son niveau de vie ce qui, évidemment, n'est pas très motivant, mais ce qui, surtout, ralentit la croissance : l'augmentation du coût des consommations intermédiaires se traduit immédiatement par une diminution de la valeur ajoutée. Reste à savoir l'utilisation qui sera faite des pétrodollars…
Ces différentes analyses montrent que les relations entre productivité et croissance fonctionnent en boucle. Elles passent à la fois par des mécanismes de nature psychologique (la motivation au travail est source de croissance), technique (l'obtention de la répartition optimale entre consommation et investissement) et politique (les marchés ne peuvent produire eux-mêmes les régulations nécessaires).