3. L'investissement dépend de la rentabilité et du taux d'intérêt

3.3. L'investissement dépend de la rentabilité financière

Dossier réalisé par Gérard Thoris

 

 

Au niveau microéconomique, la décision d'investir repose sur une condition nécessaire : la rentabilité économique doit l'emporter sur le taux d'intérêt – sinon le décideur devrait préférer un placement sans risque à un investissement dont le rendement, toujours défini ex post, est nécessairement aléatoire.

Cette condition nécessaire de l'investissement a un corrélat immédiat : en modifiant la structure de financement de la firme et, particulièrement, en pondérant astucieusement la part des fonds propres et des fonds empruntés, il devient possible d'accroître le taux de rendement des fonds propres ou rentabilité financière. C'est l'effet de levier de la dette.

Cet avantage en termes de rentabilité est payé en termes de risques :

1.    Si le risque des fonds propres est porté par l'actionnaire, l'endettement engendre une contrainte de solvabilité, approchée par le ratio de l'excédent brut d'exploitation aux intérêts versés.

SI ce ratio devient inférieur à 1, la rentabilité économique dégagée par l'entreprise ne permet plus de couvrir les intérêt dus. Pour information, le taux de prélèvement financier (ratio des intérêt versés rapportés à l'excédent brut d'exploitation) est de 13,7% en France dans l'industrie pour les entreprises de plus de 20 salariés (2004). Mais il atteint 40,6% dans l'industrie du vêtement, 75,5% dans la fabrication des panneaux de bois, 116,6% dans la fabrication de machines-outils et 143,1% dans l'industrie de la bijouterie (2003) !

2.    Parallèlement, l'entreprise devient vulnérable à une augmentation brutale des taux d'intérêt. Si tel est le cas, en effet, le taux d'intérêt peut dépasser la rentabilité économique et l'effet de levier se transforme en effet de massue.


Lorsque cela se produit, l'entreprise se trouve dans une situation embarrassante. Pour limiter l'effet de massue, la première des priorités est de renégocier les termes de la dette (on parle de moratoire). Dans la même logique, elle cherchera à rembourser sa dette, éventuellement par anticipation. Pour cela, il faut qu'elles disposent de liquidités. Celles-ci peuvent être fournies par une modification du taux de marge (soit une amélioration de la rentabilité économique. Si beaucoup d'entreprises sont concernées, cela entraîne une diminution de la demande globale qui limite les profits et retarde le moment du remboursement.

Il ne fait pas de doute que la France a connu une situation de ce type au début des années 1980. On comprend que les instruments classique d'une stimulation de la demande globale soient sans effet sur un système productif fragilisé par une crise de la dette. L'amélioration de la situation sera sensible dans le dernier quart de la décennie, lorsque le taux de marge aura retrouvé son étiage d'avant le premier choc pétrolier (aux alentours de 30%) et que la détente sur les taux d'intérêt sera permise par la baisse du dollar (1986).

L'examen des situations économiques nationales montre que, depuis cette grande crise de la dette, particulièrement sensible en France, l'effet de levier a une contribution modérée dans l'accumulation du capital. Autrement dit, l'investissement est prioritairement financé sur fonds propres. Ce n'est pas le cas aux Etats-Unis où, face à la stabilité de la contribution des fonds propres, les fluctuations de l'accumulation du capital sont expliquées par les fluctuations de la dette nette (1987-2002).

Historiquement, K. Marx est sans doute le premier à avoir eu l'intuition de cette réalité avec le concept de "dévalorisation du capital". Constatant que la "loi" de la "baisse tendancielle du taux de profit" n'était pas vérifiée, il avait imaginé que la plus-value soit inégalement répartie : aux créanciers obligataires, une rémunération forfaitaire (le taux d'intérêt) ; aux créanciers actionnaires, une rémunération résiduelle (les dividendes). Le capital dévalorisé est cette partie du capital qui se contente d'une rémunération inférieure au taux de profit (la plus-value rapportée à la somme du capital fixe et du capital variable) et qui permet de mieux rémunérer le capital-actions.

On voit assez nettement l'analogie qui peut exister avec les exigences de taux de rendement des fonds propres (return on equity) qui a marqué le début du III° millénaire. Mais il faut remarquer que ce "retour" des marchés financiers, après une longue absence, ne se fait plus au bénéfice d'une classe sociale mais bien plutôt des fonds communs de placement (France) ou des fonds de pension (Etats-Unis) dont les propriétaires ultimes se trouvent dans toutes les catégories sociales. Il n'a d'ailleurs trouvé sa justification que dans un relâchement des procédures de contrôle, une orientation stratégique tournée vers la puissance plus que l'efficacité, une captation interne des progrès de productivité qui ont marqué la grande époque de la technostructure.

De toutes façons, les données macroéconomiques montrent que le facteur explicatif principal de la rentabilité financière reste la rentabilité économique.