Dossier réalisé par Matthieu Mucherie
A partir du moment où l'on s'engage à garantir la stabilité des prix, deux problèmes se posent :
1/ Quel est le taux d'inflation ou la fourchette d'inflation compatible avec la stabilité des prix ?
2/ Ce taux ou cette fourchette correspondent-ils à l'optimum économique dans un environnement caractérisé par une forte rigidité nominale (les salaires et les prix s'ajustent difficilement à la baisse).
Depuis quelques années, le débat s'est orienté vers la question de l'optimalité d'un taux d'inflation supérieur à zéro, autour de 3 axes [1] :
A/ Les rigidités à la baisse des salaires et des prix nominaux
Du fait de ces rigidités nominales, une légère inflation peut être bénéfique en facilitant les ajustements qui sont nécessaires à l'allocation efficiente des ressources ; avec une inflation nulle, il serait difficile d'obtenir la réduction des salaires relatifs nécessaire dans les secteurs frappés par des chocs. En particulier, une négociation salariale fonctionne toujours un peu à l'illusion nominale, pour des raisons psychologiques qui ne sont pas prêtes de disparaître.
B/ Le rôle des taux d'intérêt réels négatifs
Une inflation positive donne à la politique monétaire une marge pour appliquer des taux d'intérêt réels à court terme négatifs, dans le cas où cela s'avère nécessaire dans la gestion de la demande (éviter le "piège de taux nuls" ; la solution a été préconisée dans les années 1990 pour le cas japonais, en particulier par Paul Krugman).
C/ La faible crédibilité des objectifs d'inflation nulle
Il peut être délicat de rendre crédible un objectif d'inflation nulle s'il est perçu comme trop ambitieux et si les mécanismes institutionnels n'apparaissent pas assez puissants pour garantir son respect (voir le raisonnement en terme d'incohérence temporelle décrit en 3.1).
Cependant, ces arguments peuvent être discutés avec les arguments suivants :
1/ il n'est pas besoin de recourir à l'inflation pour "donner du grain à moudre" aux salariés dans un environnement de rigidité des prix et des salaires : l'accroissement de la productivité donne déjà une marge de manœuvre pour l'ajustement des salaires relatifs [2] ; de plus, dans les pays où il existe un degré élevé d'indexation des salaires ou de résistance des salaires réels, l'inflation ne sera pas efficace pour favoriser la flexibilité des salaires réels.
2/ S'agissant de l'argument des taux réels négatifs, notons que l'on peut employer d'autres instruments que l'inflation pour parvenir au même résultat (ajustements de la politique budgétaire et du taux de change, par exemple) et l'expérience de la fin des années 1970 (période de taux réels négatifs) ne donne pas à rêver…
3/ Sur le plan de la crédibilité des objectifs d'inflation, on peut avancer qu'une inflation nulle (un taux de 0 %) constitue un objectif clair et facile à communiquer et que tout chiffre supérieur à zéro pourrait être considéré par les agents économiques comme arbitraire et pourrait ainsi jeter un doute sur la détermination des autorités à lutter contre l'inflation.
On pourrait, certes, objecter qu'une inflation nulle est en réalité une inflation négative (compte tenu des biais de mesure de l'inflation, qui aboutissent souvent à une surestimation de la hausse du niveau général des prix, en particulier du fait de la difficulté qu'il y a à prendre en compte l'élévation de la qualité des produits), et que la spirale déflationniste est un risque très lourd (voir 5.2), mais il est vrai également que seule une inflation négative peut permettre une rémunération des encaisses monétaires.
Le débat n'est donc pas tranché. Sa principale utilité est de nous faire comprendre que les termes "inflation zéro" et "stabilité des prix", souvent utilisés indifféremment, ne sont pas techniquement synonymes : une politique de stabilité des prix implique que l'on s'engage à long terme à empêcher le niveau des prix de s'écarter d'un objectif fixé, tandis que celle d'inflation zéro constitue un engagement à maintenir les prix parfaitement stables pendant une période donnée sans corriger les excès ou défauts d'ajustement de la précédente.
[1] Edey Malcom (1994), "Coûts et avantages du passage d'une faible inflation à la stabilité des prix", Revue économique de l'OCDE, n°23, Hiver
[2] Notons toutefois que les progrès de la productivité ne sont pas les mêmes dans tous les secteurs et qu'un indice d'inflation zéro est déjà un indice de déflation pour le secteur manufacturier.