Dossier réalisé par Gérard Thoris
L'étude des relations entre population et croissance économique mérite deux remarques liminaires. En premier lieu, elles doivent être soigneusement distinguées des relations entre population active et croissance même si, on s'en doute, les deux relations sont étroitement liées. Ensuite, elles ne doivent pas être étudiées avec le préjugé qu'un excès de population freine la croissance économique. A. Sauvy avait développé le concept d'optimum de peuplement pour bien montrer que le défaut de population, autant que son excès, pouvait freiner le développement économique.
Le classique "il n'est de richesses que d'hommes" de Jean Bodin a été relayé, entre autres, par l'analyse d'Emile Durkheim pour qui "le développement numérique de la population est une des causes de la division du travail social ; la division du travail social est elle-même le point de départ de toute une série de perfectionnements dans tous les domaines de la vie" (De la division du travail social, 1893, p. 122). Les travaux d'Ester Boserup reprennent et approfondissent ce thème.
La révolution démographique a renversé cette problématique en laissant entendre que nous entrions dans l'ère d'un monde trop plein. D'abord limitée géographiquement à l'Europe occidentale, et spécifiquement à l'Angleterre de Thomas Malthus (premières décennies du 19° siècle), cette perspective a ensuite été étendue à l'ensemble des mondes en développement (années 1960-1980). Il est vrai que, dans un certain nombre de cas, le taux de croissance démographique l'a emporté sur le taux de croissance économique, entraînant une diminution du niveau de PIB par tête. On parle alors de "mal malthusien".
La réponse de Karl Marx est cinglante, mais elle a déjà quitté le terrain de l'agriculture. Pour lui, ce sont les conditions de l'accumulation capitaliste qui bloquent la création d'emplois et entraînent la constitution d'une "armée de réserve des chômeurs". D'une certaine manière, jusqu'à ce jour, l'histoire aura donné raison au second, puisque la population mondiale s'est accrue, ce qui amène à reconnaître que les conditions de l'accumulation capitaliste ont été déverrouillées, même s'il reste beaucoup à faire au niveau mondial.
Les mécanismes qui relaient la pression démographique pour la transformer en "mal malthusien" ou en richesses supplémentaires sont complexes et ambivalents.
De la même manière que la terre pouvait manquer pour inviter tous les hommes "au banquet de la nature" (Malthus), l'accumulation capitaliste peut être insuffisante (Marx) moins par insuffisance globale de capital (au niveau mondial), mais par insuffisance locale. Au-delà de la question des paysans sans terre, on n'a pas assez remarqué que l'emprunt nécessaire à l'investissement devait être gagé sur des biens réels. Cela veut dire que la structure de la propriété est essentielle à l'accumulation du capital. Les structures sociales s'invitent donc au débat économique et représentent une source significative de blocage. Cependant, même des conditions optimales de développement qui assurent une croissance rapide de l'économie doivent vaincre le handicap du rattrapage des niveaux de vie moyens les plus élevés. Pour être impressionnant depuis maintenant quarante ans, le développement économique de la Corée du Sud n'amène le PIB par tête de ce pays qu'au tiers de celui des Etats-Unis !
La "pression créatrice" exercée par la croissance démographique sur la croissance économique passe par l'obligation de se saisir de la nouveauté technique pour réagir aux difficultés posées par la rareté des ressources, soit en la créant, soit en l'important. Une partie au moins de cette transformation passe par l'éducation. Par ailleurs, l'abondance de population représente un marché qui justifie la production de masse, plus productive, et donc moins chère que la production artisanale. Divers adjuvants peuvent être nécessaires, comme la conquête de marchés étrangers, rendue plus facile par une main-d'œuvre bon marché parce qu'abondante. Ce schéma ne fait d'ailleurs que reproduire le modèle anglais du XIX° siècle.
L'équilibre entre "pression créatrice" et "pression destructrice" n'est pas facile à prévoir d'avance. Il faut se souvenir que le Royaume-Uni a géré cette relation par d'importantes migrations internationales. Malgré leur importance dans le débat démocratique actuel, les migrations de population sont, historiquement, à des niveaux relativement faibles. De plus, elles concernent, plus qu'on le croit, des migrations Sud-Sud.
Aujourd'hui, dans nombre de pays développés, la problématique est inversée. D'abord, le dynamisme économique des Etats-Unis d'Amérique est dû, pour une part significative, à la croissance démographique de ce pays. Au contraire, la langueur européenne est moins significative qu'il y paraît, si elle est due à un moindre dynamisme démographique. A terme néanmoins, les relations entre décroissance de la population et croissance économique ne manqueront pas de se poser. L'horizon de ce terme se trouve à moins de la moitié du XXI° siècle.