Accès direct


5. Egalisation des conditions et démocratie

5.1. Vie de Tocqueville

Dossier réalisé par Eric Keslassy


Tocqueville est issu d'une très vieille et noble famille de Normandie. Aristocrate de naissance et de cœur, il est un démocrate de raison et de tête.

C'est un grand voyageur. Très tôt, dès l'âge de 20 ans, il se rend en Italie et en Sicile. Il y retourne en 1850. Il visite à trois reprises l'Angleterre et l'Irlande (1833, 1835, 1857). En 1836, il effectue un voyage en Suisse et en Allemagne (il séjournera à nouveau en Allemagne en 1849 et 1854). Enfin, il se rend en Algérie en 1841 et 1846. Mais c'est bien sûr le voyage en Amérique qui a davantage frappé les esprits. Le motif officiel de ce séjour est l'étude du système pénitentiaire d'outre-Atlantique. Il s'agit d'un prétexte pour Tocqueville, d' "un passeport qui devait me faire pénétrer partout aux Etats-Unis" (Lettre de Tocqueville à Kergolay, janvier 1835, Œuvres complètes, t. XIII-1, p. 374). En effet, l'auteur aura découvert, de mai 1831 à avril 1832, les fondements politiques et sociaux d'un nouveau régime : la démocratie. L'objectif est donc avant tout politique.

Tocqueville embrasse rapidement une carrière académique et politique. En 1838, il est élu à l'Académie des Sciences morales et politiques et en 1841 à l'Académie française. Après un échec en 1837, Tocqueville est élu député de Valognes (Manche) en 1839. Son activité parlementaire est intense. Il rédige notamment trois rapports importants sur l'abolition de l'esclavage dans les colonies (1839), sur la réforme des prisons (1843) et sur les affaires de l'Algérie (1847). Mais son arrivée à la Chambre des députés est aussi l'occasion de retentissants discours, trop souvent négligés, comme celui qui prophétise l'arrivée prochaine d'une Révolution en 1848. Exceptionnelle intuition politique car quand les événements se sont déclenchés, moins d'un mois après le pronostic de Tocqueville, la surprise fut générale. Nommé Ministre des Affaires étrangères en 1849, le gouvernement auquel il appartient est très rapidement renversé. Refusant de participer au coup d'État du 2 décembre 1851, il se retire de l'activité politique et devient un "exilé de l'intérieur". Il se consacre alors à ses travaux d'historien et publie, en 1856, L'Ancien Régime et la Révolution...

Dans une page écrite pour lui même, intitulée "Mon instinct, mes opinions", Tocqueville résume bien le fonds de son être et de sa pensée, ce que l'on pourrait appeler son cadre intellectuel (cité par Antoine Redier, Comme disait Monsieur de Tocqueville, Perrin, Paris, 1925, p. 46-48).

 " J'ai pour les institutions démocratiques, un goût de tête, mais je suis aristocrate par instinct, c'est-à-dire que je méprise et crains la foule. J'aime avec passion la liberté, la légalité, le respect des droits, mais non la démocratie. Voilà le fond de l'âme.
"Je hais la démagogie, l'action désordonnée des masses, leur intervention violente et mal éclairée dans les affaires, les passions envieuses des basses classes, les tendances irréligieuses. Voilà le fond de l'âme.
"Je ne suis ni du parti révolutionnaire, ni du parti conservateur; mais cependant et après tout, je tiens plus au second qu'au premier. Car je diffère du second plutôt par les moyens que par la fin, tandis que je diffère du premier tout à la fois par les moyens et la fin. La liberté est la première de mes passions. Voilà ce qui est vrai."


La première partie de la Démocratie en Amérique (1835) fut unanimement saluée. Dans la presse française, il ne parut qu'un seul article hostile. On put lire, en effet dans le quotidien royaliste La gazette de France :" ( ... ) Monsieur de Tocqueville est avocat et, comme tel, il plaide la cause de la démocratie en Amérique; c'est avec une prédilection toute particulière que cet auteur offre à l'admiration des peuples de l'Europe... un pays d'humanité tricolore où des hommes rouges qui en sont naturels se voient exterminés par les hommes blancs qui sont les usurpateurs ; où les hommes noirs se vendent pêle-mêle avec les bestiaux sur la place publique. "(2 février 1835) La seconde partie (1840), beaucoup plus théorique et abstraite que la première, connut un succès plus mitigé. Cela illustre, selon le mot de Françoise Melonio, la "conversation querelleuse des Français avec Tocqueville".