Dossier réalisé par Gérard Thoris
Le procès intenté à Microsoft par le Département de la Justice et 19 Etats américains a remis en cause l'idée que les nouvelles technologies généraient toujours davantage de concurrence. Il a même montré que, dans certains cas, il existait un mouvement spontané vers la concentration économique encore plus systématique que ce que les théories du monopole naturel avaient analysé.
C'est ainsi que le juge Thomas P. Jackson a, le 5 novembre 1999 retenu la théorie de la "barrière à l'entrée des applications" : "Il est coûteux pour un développeur de mettre au point un logiciel fonctionnant avec plusieurs systèmes d'exploitation ; la tendance naturelle est donc de développer des logiciels pour le système d'exploitation le plus vendu ; en retour, les clients achètent les machines disposant des systèmes d'exploitation compatibles avec le plus grand nombre de logiciels. Il existe donc un cercle vertueux pour Microsoft, qui est un cercle vicieux pour ses concurrents"1.
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Cette constatation (findings of facts) du juge peut être intégrée dans un ensemble plus large qui montre que les caractéristiques de l'économie de l'information et de la communication s'éloignent des conditions ordinaires de la concurrence pure et parfaite. Elles le font principalement sur trois points :
1. L'information parfaite
Cette condition de transparence du marché signifie que les producteurs comme les consommateurs disposent d'une information complète sur les conditions de la transaction. Cela concerne aussi bien les conditions proposées par les différents offreurs que la qualité effective des produits. Or, nombre de produits de la nouvelle économie sont "des produits d'expérience" : leur qualité et les services qu'ils rendent effectivement ne sont connus qu'après usage. Dans ce cas, le fonctionnement libre du marché peut aboutir à un niveau de transactions sous-optimal. Par ailleurs, les offreurs cherchent à cibler de manière de plus en plus étroite les attentes des consommateurs et leur offrir des transactions personnalisées. Ici, le prix du marché peut ne plus être unique.
2. Le caractère exclusif de la consommation
Les offreurs doivent rentabiliser leur production sur un certain volume des ventes. Cela ne pose aucun problème pour la plupart des biens privés où la consommation répond à sa définition de " destruction économique d'un bien" : une fois un produit alimentaire consommé, il n'est plus disponible pour une tierce personne. Il n'en est pas de même pour nombre de biens des nouvelles technologies de l'information et de la communication où la copie est aisée et la consommation démultipliée. C'est ainsi que l'on a avancé un peu rapidement qu'Internet avait réalisé la gratuité dont K. Marx avait pu rêver. Pour être partiellement vraie, cette affirmation bute quand même sur la question du coût de l'information mise en ligne. D'ailleurs, nombre de sites ont désormais un noyau réservé aux abonnés qui ont payé un abonnement. En effet, si "le photocopillage tue le livre", cela n'a pas été sans conséquences sur les règles de l'édition ni, peut-être, sur la qualité des ouvrages publiés.
3. Le caractère rival de la consommation
Lorsqu'il reste des places disponibles dans un wagon, le coût marginal du voyageur qui monte dans le train est nul. Faut-il renoncer à lui faire payer ? Faut-il lui faire payer le plein tarif ? Peut-on trouver une solution optimale entre ces deux extrêmes. Les économistes avaient progressivement trouvé une solution à ce problème typique des réseaux (chemin de fer, communications téléphoniques, distribution de l'électricité d'origine hydraulique…). Il leur faudra élargir leur investigation pour les services de la nouvelle économie.
La question importante est, évidemment, de savoir s'il existe des modalités techniques ou réglementaires de résolution de ces problèmes. Dans certains cas, les entreprises prennent des dispositions peut-être logiques mais surprenantes comme Philips qui vend son patrimoine d'œuvres musicales (EMI) avant d'introduire sur le marché un appareil qui facilite la copie des disques compacts ! Dans d'autres cas, l'Etat organise un véritable contrôle des droits d'usage comme pour les logiciels professionnels. L'avenir dira comment l'Etat et les instances de régulation qu'il mettra en place réussiront à résoudre la question.
Mais la nouvelle économie a d'autres exigences envers l'Etat. On se souvient sans doute de l'engagement du Vice-Président américain Al Gore de développer les autoroutes de l'information. Or, il subsiste toujours une partie des investissements dans les infrastructures de communication qui relève de l'opérateur historique. Robert Boyer rappelle que l'Etat est particulièrement attendu dans les domaines suivants :
1.Dumez Hervé (2000), "Le procès Microsoft : un "thriller" économique", Sociétal, n° 28, mars, p. 18