6. Pour un bilan de l'action des banques centrales G3
6.2. Un bilan délicat à dresser mais globalement peu flatteur : la BCE ou le statu quo
Dossier réalisé par Matthieu Mucherie
Il est difficile de prétendre effectuer une évaluation exhaustive de l'action de la BCE depuis le 1er janvier 1999. En premier lieu, le recul historique n'est pas suffisant et il faudrait au moins un cycle entier pour juger des "performances". Il faudrait ensuite se poser la question du critère de jugement entre la croissance, l'emploi et la maîtrise de l'inflation. Enfin, on l'a vu (en particulier dans 5.3), la zone euro est particulièrement délicate à piloter sur le plan monétaire du fait de l'hétérogénéité structurelle et de la multiplicité des décideurs budgétaires. Au contraire, la Fed et la BoJ ne sont pas confrontées à un environnement économique et institutionnel aussi complexe et aussi évolutif. Malgré tout, des tentatives pertinentes d'évaluation sont régulièrement publiées. On pense tout particulièrement aux travaux du Center for Economic Policy Research (CEPR).
On cherchera ici principalement sur le défaut le plus souvent évoqué lorsque l'on étudie la BCE, à savoir le manque global de réactivité. La BCE ressemble parfois à une grosse boîte un peu opaque et fonctionnant au consensus. Nous pouvons distinguer en effet un triple manque de réactivité : intellectuel, institutionnel, et face à la conjoncture.
- Le manque de réactivité intellectuelle renvoie au discours des "deux piliers", dont nous avons vu précédemment le caractère largement fictif et qui n'est pas pour rien dans le manque global de crédibilité de la BCE auprès des marchés financiers (voir 2.2). On ne peut pas dire non plus que la règle des 2% d'inflation (voir 4.2) et la mission exclusivement centrée sur la maîtrise de l'inflation soient d'excellents vecteurs de crédibilité. Non seulement la BCE est liée par des règles strictes, mais ces règles ont une justification économique faible. On peut enfin noter que les économistes sont très minoritaires au sein des décideurs de la BCE (T. Padoa-Schioppa fait figure d'exception), alors qu'ils sont très bien représentés au sein du board de la Fed (dans les années 1990 : Janet Yellen, Alan Blinder, Ben Bernanke,…).
- Le manque de réactivité institutionnelle est manifeste et multiforme : effectifs pléthoriques du comité de politique monétaire (18 membres contre 12 aux Etats-Unis et 9 au Japon), stabilité de ce comité (aucune réforme n'est en vue alors que la zone euro devrait intégrer plusieurs nouveaux membres de l'UE à partir de 2006-2007) et caractère par trop "national" de ses membres… Pourtant, depuis le Traité de Nice (2000), une modification des instances dirigeantes de l'Eurosystème peut se faire sans passer par une conférence intergouvernementale, et les propositions de réforme (rotation, délégation, circonscriptions…) [1] ne manquent pas. Une réforme ingénieuse permettrait peut-être un double dividende en rendant la transparence de l'institution moins douteuse… mais il est peu probable qu'une solution rationnelle soit trouvée tant que la zone euro ne sera pas considérée par les Etats membres comme une authentique fédération.
- Enfin, le manque de réactivité face à la conjoncture est un trait de comportement aujourd'hui bien documenté (quoique l'on puisse nuancer ce reproche en notant que les autres banques centrales sont également en retard par rapport au cycle d'environ 6 mois) [2]. Nous avons vu en 6.1 (rubrique "Données") que les taux directeurs évoluent depuis 2001 de façon bien moins agressive qu'aux Etats-Unis, et cette relative passivité (peut-être due aux lourdeurs institutionnelles, ou au clivage entre grands pays et petits pays en zone euro) fait sans doute du tort à l'économie de pays comme la France ou l'Allemagne. Les économistes de la BCE répondent que ce comportement permet d'éviter l'hyperactivisme problématique de la Fed et l'impasse japonaise des taux zéro. Mais il est tout de même difficile d'adresser des louanges à une banque centrale qui ne parvient pas à mener une action réellement contra-cyclique.
[1] Voir la contribution de Charles Wiplosz au rapport du Conseil d'Analyse Economique sur La Banque centrale européenne, 2002, n° 38, disponible @ www.cae.gouv.fr/rapports/dl/38.pdf
[2] Cf la contribution de Patrick Artus dans le même rapport.