Dossier réalisé par Matthieu Mucherie
La monnaie électronique est devenu un thème de réflexion incontournable ces dernières années, comme en témoigne l'audience des thèses de Benjamin Friedman [1], de James Dorn (voir plus bas), ou la place de ce sujet lors du colloque annuel de la Banque de France en 2001, par exemple. Tout ce qui va dans le sens d'une érosion de la "monnaie banque centrale" mérite d'être regardé de très près puisque c'est de la survie même de la politique monétaire dont il est, à terme, question.
En effet, un recours étendu à la monnaie électronique réduirait le besoin de base monétaire dans les transactions de détail. Par ailleurs, les banques commerciales pourraient optimiser la gestion de leurs réserves déposées à la banque centrale et donc réduire leur consommation de base monétaire elles aussi (augmentation du multiplicateur de crédit et contraction du passif du bilan des banques centrales). Enfin, la rapidité de circulation de la monnaie électronique conduirait à élever la vitesse de circulation des signes monétaires : les agrégats perdraient encore davantage leur pouvoir informatif.
Attention, toutefois, à ne pas conclure trop vite. Selon les données de la Banque des règlements internationaux (BRI), la monnaie électronique représentait, en zone euro, et en pourcentage de l'ensemble des pièces et billets en circulation, moins de 0,015% en 1997 ; elle progressait rapidement (déjà 0,04% en 1999) mais on ne peut pas dire que ces montants soient très impressionnants [2] : le phénomène est encore en 2004 largement négligeable d'un point de vue statistique. Les consommateurs ont encore des doutes sur la sécurité des nouveaux moyens de paiement et il ne faut pas sous-estimer leur inertie sur ce point.
De plus, de nombreux économistes [3]mettent en garde contre la tendance à enterrer les banquiers centraux : ceux-ci ont plus d'un tour dans leur sac (capacité à "reprendre la main" via un contrôle des nouveaux moyens de paiement, par exemple, ou émission par les banques centrales de monnaie électronique) ; par ailleurs, dans les pays où les "réserves banque centrale" ont quasiment disparu (Suède, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande), les banques centrales n'ont pas perdu leur pouvoir. L'utopie d'un monde de monnaies privées se concurrençant entre elles sans interférences étatiques n'est sans doute pas pour demain.
[1] Voir en particulier le NBER working paper n°7420, et les ordres de grandeur que cet auteur met en avant (aux Etats-Unis, la production annuelle est supérieure à 8 500 milliards de dollars alors que le volume des réserves déposées par les banques auprès de la Fed, qui ne peut guère subir que des variations marginales, est inférieur à 50 milliards de dollars).
[2] Selon une autre estimation, établie par la Deutsche Bank en 2000, l'encours de monnaie électronique représente dans la zone euro une fraction négligeable de M3 : 0,003%
[3] Voir en particulier Woodford, NBER working paper, n°7853 ; et Charles Goodhart (1993), "La politique monétaire dans les années quatre-vingt-dix : objectifs et moyens d'action", Cahiers économiques et monétaires, n°41