Du fait à la fois des medias, de la dynamique associative et d'une revitalisation du tissu local, le bénévolat est sorti peu à peu des "oubliettes". On en parle. On le vit. C'est une alternative possible que d'aucuns n'hésitent pas à mettre en rapport avec le développement de nouvelles formes de solidarité.
Au lieu d'acheter des services ou des biens, on est à même de les produire. On peut ainsi inventer sans joug et sans chronomètre, innover et bricoler. Des cafés conviviaux au juste prix, où les denrées sont achetées directement au producteur ou constituées en partie par des surplus, où les travailleurs sont des volontaires ravis de se faire clés amis, où les clients-adhérents-usagers participent... : cela existe déjà, non sans succès !
Parce qu'ils ne sont pas confrontés en permanence aux réglementations ou aux contraintes de rentabilité, les bénévoles ont davantage de marges de manœuvre. Ils peuvent être également gestionnaires ou administrateurs, collecter des fonds ou diffuser des idées. Ils occupent souvent des tâches éclatées et parcellisées, non définissables dans une logique professionnelle, mais indispensables.
Dans les centres de formation comme pour un emploi, le passé de bénévole est un gage de sérieux et de compétence. L'expérience acquise dans des fonctions de surveillance ou d'encadrement constitue un atout de taille.
Ces travailleurs de l'ombre (l'expression est de I. Illich) ne comptent ni leur temps, ni leur fatigue. Ils défendent une cause, ils construisent. Ce n'est donc pas par hasard si ce sont dans des structures où il y a ce type d'acteurs que l'on trouve innovation et flexibilité. Les motivations sont du côté du plaisir, de l'engagement. Beaucoup de ces "volontaires" ont créé une fonction puis l'emploi et vont, quand la main est passée à des professionnels, créer ailleurs une autre association, une autre fonction, un autre emploi. Ils croient à ce qu'ils font et, quand ils sont dans un groupe qui partage le même enthousiasme, cela renforce leur engagement. plus autonomes, ils peuvent à tout moment reconnaître leur inutilité... c'est-à-dire établir la preuve qu'ils ont réussi.
Un des dangers du bénévolat serait de revenir en arrière et de se priver de l'apport de spécialistes bien formés, comme les travailleurs sociaux. Par rapport à d'autres pays industrialisés, la France a su se doter d'un personnel particulièrement qualifié, et il serait impensable de régresser. Autre préoccupation : le désengagement de l'Etat. D'où le dilemme : faire ce que les politiques ne font plus, ou laisser les pauvres mourir sur les trottoirs des grandes villes. Le risque d'une société duale et surtout de deux types d'emplois et de carrières a été amplement dénoncé. La séparation d'une société en deux groupes, quel qu'en soit le critère, est toujours stigmatisante.
Revenir à des formes charitables ou philanthropiques ne paraît pas non plus souhaitable. La philanthropie, en effet, est souvent ostentatoire, inégalitaire. L'une des tâches les plus importantes consiste en réalité à mieux définir les frontières du bénévolat et à favoriser, par des mesures fiscales ou des systèmes d'assurance et de protection adéquats, tous ceux qui – à un moment donné de leur cycle de vie – décident de s'investir dans ce type d'activité.
Un regard sur ce qui s'est passé dans les siècles derniers et surtout pendant les décennies récentes montrerait que le bénévolat a toujours rempli plusieurs fonctions : rencontre avec autrui, occupation, valorisation, production. Les critiques qui lui ont été adressées (paternalisme, notamment) relèvent parfois de l'ordre du préjugé. Pourquoi ne pas donner l'exemple des premiers groupes de femmes qui ont défendu la liberté de la contraception ? Elles étaient militantes et bénévoles. Celles qui ont fait de la charpie pour les blessés ou des chaussettes pour les pauvres des patronages n'ont peut-être pas changé la société, mais étaient-elles vraiment "à la solde du capital" ?
En France, force est de reconnaître que les niveaux institutionnel et expérimental sont mis fréquemment en opposition ou même en concurrence dans une optique d'efficacité ou de participation des citoyens. Seules des situations d'urgence qui mobilisent l'attention de tous et nécessitent un combat commun – la pauvreté en est un exemple – réintroduisent la cohabitation.
Si d'un côté on donne de l'aide, des services ou des dons, de l'autre il y a soit réciprocité avec un troc portant sur des "objets" identiques, soit aucun retour. Mais, dans tous les cas, on trouve une rémunération diffuse ou explicite, monétaire ou symbolique. Il est rare, pour ne pas dire impossible, de décrire des systèmes où il n'y a pas réciprocité. Le bénévolat pur et totalement gratuit, à notre avis, n'existe pas.