3.4. Mobilité sociale et éducation : bilan des politiques égalitaires

Hétérogénéité des classes et réussite scolaire


Noblet, P. (1998), "Egalité et discrimination positive : le cas de la France et des Etats-Unis", Revue française des affaires sociales, octobre-décembre, p. 143,144


Commentant diverses études américaines Richard Kahlenberg écrit : "ce qui est vraiment remarquable, c'est que des élèves défavorisés fréquentant des écoles où se rencontrent un grand nombre de situations défavorisées, réussissent en moyenne moins bien que des élèves défavorisés fréquentant des écoles échappant à ce contexte de pauvreté" [1]

En écho à ce propos, un rapport récent de Marie Duru-Bellat et d'Alain Mingat, consacré à "la gestion de l'hétérogénéité des publics d'élèves au collège" estime, à l'aide d'indicateurs mesurant les progressions entre l'entrée en sixième et la fin de la cinquième, que "l'hétérogénéité bénéficie deux fois plus fortement aux faibles qu'elle ne pénalise les meilleurs" [2]. Mais selon ces chercheurs qui ont travaillé sur un échantillon de 20 000 élèves répartis dans 212 collèges publics, il n'y aurait que 20% des établissements qui optent pour une répartition aléatoire des élèves dans des classes hétérogènes, 80% des établissements organiseraient au moins une "classe de niveau" regroupant, en principe, une population "homogène". 20% des collèges pratiqueraient même une très forte hiérarchisation des classes selon le niveau.

En France, les enquêtes sociologiques montrent que le monde scolaire est un monde où le minoritaire est relativement préservé de la discrimination ethnique. Mais l'idéologie méritocratique scolaire y consacre, plus qu'elle ne conteste, les inégalités sociales. De la base au sommet, des pratiques imposant une "masse critique" d'élèves moins favorisés devraient donc y être systématisées dans l'esprit de la "gestion de l'hétérogénéité" évoquée précédemment.

À l'image du rôle pionnier joué aux États-Unis par les universités d'élite dans le développement de la discrimination positive, le signal d'un véritable mouvement en ce sens pourrait être donné par l'élargissement du recrutement dans les grandes écoles par des filières de type "troisième voie". Michel Bauer et Bénédicte Bertin-Mourot constatent :

"En France, la tyrannie du diplôme initial joue à plein. Ce qui s'acquiert après ne vaut rien. Nous sommes un pays où il n'y a pas de seconde chance. Pour favoriser la deuxième chance, pour éviter la tyrannie du diplôme initial et pour simultanément mettre en cause la transformation d'un héritage social en mérite scolaire, pourquoi ne pas diversifier le recrutement de toutes les grandes écoles ? Par exemple en attribuant un tiers des places aux meilleurs élèves des lycées classiques, un tiers aux meilleurs des lycées techniques et un tiers à des gens issus de la vie professionnelle." [3]

(1) Richard D. Kahlenberg, The Remedy, Class, Race, and Affirmative Action, Basic Books, Harper-Collins Publishers, 1996, p. 133

(2) Interview de Marie Duru-Bellat et d'Alain Mingat, Libération, 22 octobre 1997..

(3) Interview de Michel Bauer et Bénédicte Bertin-Mourot, Le Monde Économie, 9 septembre 1997