Les Jules sont comme les Mousquetaires. Chacun pense qu'ils furent trois dans l'histoire des débuts de notre IIIème République (Jules Favre, Jules Grévy, Jules Ferry). Mais il y en eut un quatrième, le nôtre : Jules Méline.
Pourquoi remonter jusqu'à lui ? Tout simplement parce que la politique qu'il a menée et qu'il incarne (le protectionnisme) explique, pour une large part, les difficultés que connaissent aujourd'hui encore les agriculteurs français.
1880 : la République était naissante, donc fragile, et elle avait besoin d'appuis. La population agricole était, et de loin, la première force électorale du pays : il fallait donc lui plaire. Gambetta fit un ministre de l'Agriculture (1881), mais cela ne suffit pas ; sous l'effet de l'importation à bas prix de produits agricoles étrangers, sous l'effet aussi du phylloxéra qui avait ruiné les viticulteurs français en 1876, le gouvernement se rallia à la politique protectionniste réclamée par les agriculteurs (et encore plus par les industriels. D'ailleurs, Jules Méline était député des Vosges et chargé, en tant que tel, de défendre les intérêts des filateurs…).
L'homme de cette politique, ce fut Jules Méline, qui fit voter les premières mesures protectionnistes en 1884 comme ministre de l'Agriculture, et qui paracheva son œuvre en 1892 comme président du Conseil.
Augé-Laribé note : "Il convient de marquer ce moment de notre histoire agricole ; c'est celui où elle quitte la route qui monte pour prendre celle qui descend."
Si la France, au lieu d'emprunter la voie de la facilité, avait suivi la politique libre-échangiste tentée par Louis-Napoléon quelques années plus tôt, que se serait-il passé ? Nul ne le sait, mais il est probable que la structure de notre population active serait aujourd'hui fort différente que ce qu'elle est. On peut penser que, à l'image de la Hollande, de l'Angleterre et du Danemark, la France aurait réussi à mieux intégrer son agriculture dans la société moderne.
Toujours est-il que ce fut la politique protectionniste qui fut choisie : l'agriculture française, à l'abri de sa muraille douanière, put donc vivre dans l'indolence et la somnolence : les statistiques, retraçant aussi bien l'évolution des techniques que celle des structures, enregistrent avec une saisissante netteté le coup d'arrêt que reçut alors le progrès agricole.
Il n'est pas exagéré de dire que le protectionnisme incarné par Jules Méline a empêché l'agriculture française d'évoluer et de progresser aussi rapidement qu'il l'aurait fallu, dans un monde où, déjà, les agriculteurs des pays voisins avaient compris que l'utilisation du progrès technique était le meilleur garant de l'efficacité.
Pour comble de malheur, ce fut toute l'économie française, ou plutôt toute la société française, qui s'endormit entre les deux guerres (stagnation de la production nationale entre 1920 et 1940, baisse de la démographie…) : le bilan de la IIIème République dans le domaine économique, et spécialement en matière agricole, est donc loin d'être positif. Entre 1880 et 1940, même en tenant compte de la guerre 1914-1918 et de la grande crise mondiale des années 1930, l'agriculture aurait pu et aurait dû se moderniser. Elle ne l'a pas fait, ou si peu ; par exemple, aux environs de 1930, la demande de produits animaux ayant un peu augmenté, la France ne trouva pas d'autre solution que d'importer de la viande, des œufs, du beurre, du fromage… Et pourtant, notre pays possédait environ la moitié des terres cultivables d'Europe de l'Ouest. C'était le résultat peu glorieux d'une politique dont l'unique stimulant, suivant l'expression de Jules Méline, était celui d'une "protection plus efficace" ! (…)