L’affaire Toyal

Tout démarre avec la décision d'une entreprise japonaise implantée dans les Pyrénées-Atlantiques d'ouvrir un second site, à 60 km du premier. Le député de la circonscription abritant le premier site estime que celui-ci est condamné à terme, et que toute la vallée sera en voie de désertification. Il entame une grève de la faim, qui durera près de 40 jours. Son succès médiatique est tel qu'il pousse l'entreprise à revenir sur sa décision, avec l'aide des pouvoirs publics locaux, régionaux et nationaux.

Thème : Faits d'actualité
Mise en ligne : 30/03/2007

Dossier réalisé par Pierre Pichère

Toyal dans l'économie de Lacq

Gisement de gaz naturel, le bassin de Lacq, dans les Pyrénées Atlantiques, est exploité depuis le début du 20ème siècle. Cette ressource naturelle a entraîné un certain volume d'investissements dans le domaine de la chimie. En 2002, le bassin de Lacq attire encore 100 millions d'euros d'investissements, autour de Total, principale entreprise de la vallée. Toyal, filiale européenne du groupe japonais Toyo fabriquant de la pâte et de la poudre d'aluminium pour l'industrie automobile, voudrait faire partie du mouvement.
Depuis 1928, l'entreprise est implantée à Accous, dans la vallée de l'Aspe, à 65 kilomètres de Lacq. En 2005, elle décide de créer une nouvelle unité de production sur la zone de Lacq. Mais, selon les élus d'Aspe, l'investissement de Toyal à Lacq menacerait le site historique. Celui-ci est situé dans une zone économiquement défavorisée ; il emploie directement 150 salariés et fait vivre 1 700 familles.

 

Lassalle contre Toyal

7 mars 2006

Le député UDF de la Vallée d'Aspe, Jean Lassalle, entame une grève de la faim à l'Assemblée nationale. Ce parlementaire s'était déjà illustré, trois ans plus tôt, en interprétant en pleine séance un chant local pour protester contre le transfert d'une caserne de gendarmerie.
Jean Lassalle s'installe sur une banquette de la Salle des Quatre-Colonnes, sous un buste de Jean Jaurès. Il entend protester contre le projet de Toyal de quitter sa vallée pour s'installer à Lacq. Toyal dément avoir un tel projet. L'entreprise souhaite, rappelle-t-elle, développer de nouvelles capacités de production. Elle avat d'abord songé à l'Allemagne, mais a finalement choisi la France, suite à une proposition de reprise de site par Total. Jean Lassalle, pour sa part, avait suggéré que Toyal s'étende sur les deux hectares voisins de son usine d'Accous. Or, l'entreprise japonaise estime que cette opération est difficile à effectuer dans la Vallée d'Aspe, qui jouxte le Parc national des Pyrénées et est soumis à une réglementation écologique plus contraignante que Lacq, site spécialisé dans l'industrie chimique.

9 mars 2006

Le Président de l'Assemblée nationale Jean-Louis Debré critique l'initiative de Jean Lassalle et laisse entendre qu'il pourrait lui interdire l'accès à l'Assemblée. Dans un premier temps, il lui impose de sortir du Parlement tous les soirs.

29 mars 2006

Le député Lassalle entame sa quatrième semaine de grève de la faim. Il a rencontré les salariés de SEB, touchés par un plan social. Les élus locaux d'Aspe sont reçus par le Premier ministre Dominique de Villepin.

3 avril 2006

Jean Lassalle arrive au bout de sa quatrième semaine de jeûne très affaibli. La direction de Toyal réaffirme qu'elle n'a pas l'intention de quitter Accous. Elle s'engage à acheter les deux hectares de terrain pour y développer d'autres activités, moins dangereuses que celles prévues à Lacq.

7 avril 2006

Le Président du Tribunal de grande instance de Pau demande une médiation pour trouver un accord autour de l'affaire Toyal / Lassalle.

10 avril 2006

Jean Lassalle a perdu 21 kilos. Il entre à l'hôpital pour un examen approfondi. Il n'arrête pas pour autant sa grève de la faim. Le numéro 2 du groupe japonais fait le déplacement en France pour tenter de rassurer sur les intentions de Toyal.

13 avril 2006

Le Premier ministre rend visite à Jean Lassalle et lui assure qu'un accord est en voie d'aboutir avec la direction de Toyal. Celle-ci a rendez-vous deux jours plus tard avec le ministre en charge de l'Aménagement du Territoire, Nicolas Sarkozy.
Le groupe Toyal affirme avoir perdu toute confiance en la France. Ses critiques sont relayées par l'Ambassadeur du Japon en France. Sous couvert d'anonymat, un cadre du groupe déclare au Monde que cet épisode aura des conséquences importantes et que les prochains investissements du groupe ne se feront pas en France.

18 avril 2006

Jean Lassalle met un terme à sa grève de la faim, qui aura duré trente-neuf jours. La direction de Toyal renonce à son investissement à Lacq et effectuera l'opération prévue dans la Vallée d'Aspe. L'Etat et les collectivités territoriales compenseront le surcoût de l'investissement. Le terrain d'Accous sera cédé à Toyal pour 1 euro. De plus, l'Etat et le Conseil général développeront un service de sécurité et de secours adapté aux nouvelles activités de Toyal. Le groupe pétrolier Total, au centre de l'activité chimique de Lacq, participera financièrement au projet.

19 avril 2006

Toyal Europe dénonce fermement le comportement du député Lassalle. Dans un communiqué de presse, le groupe souligne que « ce protocole n'avait pour but que de faire cesser une grève de la faim qui n'avait aucune raison d'être, puisqu'il n'a jamais été question de délocalisation, ni maintenant, ni plus tard. Il est inadmissible que des sociétés innovantes et citoyennes soient l'objet d'actions violentes extrêmement néfastes à son développement et donc à l'emploi ». Le président de Toyal accorde une interview au Figaro, dans laquelle il estime avoir été victime d'un procédé déloyal.

27 avril 2006

Jean Lassalle sort de l'hôpital.

Mai 2006

Plusieurs cas de grèves de la faim revendicatives sont observés en France, dont des ouvriers dont l'entreprise ferme et une mère de famille qui souhaite la libération de son fils condamné par la justice.

26 juillet 2006

Toyal annonce que le surcoût lié à son extension à Accous plutôt qu'à la création d'un autre site à Lacq risque d'être énorme.

2 novembre 2006

Un incendie se déclare dans l'usine Toyal d'Accous, maîtrisé au bout d'une heure et finalement sans conséquences. L'accord conclu entre Toyal et les pouvoirs publics prévoyait bien la mise en place par l'Etat d'un service de sécurité incendie, mais seulement pour le nouveau site.

22 janvier 2007

Toyal estime que le protocole signé avec Nicolas Sarkozy n'a pas été respecté et affirme que c'est à l'Etat de payer les 450 000 euros nécessaires à l'extension du site. La direction menace de transférer l'usine, à Lacq ou à l'étranger.
Alain Rousset, Président (PS) du Conseil général d'Aquitaine et de l'Association des régions de France, effectue un voyage au Japon, pour rencontrer les dirigeants de Toyo (maison mère de Toyal) et discuter de l'avenir du site d'Accous. Jean Lassalle s'invite à cette rencontre.
Alain Rousset signe avec le patron du groupe un protocole d'accord. La région s'engage à aider financièrement les projets de recherche et développement de Toyal sur le site d'Accous. En retour, Toyal s'engage à maintenir ses activités dans la Vallée d'Aspe, en particulier à conserver les salariés du site, ainsi qu'à réaliser les investissements nécessaires en matière de sécurité et de protection de l'environnement. L'aide apportée par le Conseil régional complète celle prévue dans l'accord de 2006.

5 février 2007

Le PDG de Toyal rappelle le gouvernement français à ses engagements. Le groupe n'a en effet pas vu la concrétisation des engagements pris par le ministre de l'Aménagement du territoire en 2006.

 

Eléments de réflexion

Cet épisode est riche d'enseignements. Il montre d'abord que la notion de délocalisation porte sur un bassin d'emploi extrêmement étroit dès lors que ce bassin manque de diversification. Surtout, il met face à face la raison économique et la raison politique. Enfin, il donne une image de l'exception française qui risque de se retourner contre elle.
Dans cet exemple, raison politique et raison économique paraissent inconciliables – si tant est que, en économie de marché, elles aient à être réconciliées. L'entreprise japonaise souhaite réaliser un investissement sur un site qu'elle juge opportun, tandis que le député craint le départ de l'un des principaux employeurs de sa vallée. Ce dernier utilise d'ailleurs une arme tout à fait inhabituelle dans l'action politique, son propre corps. Il met ainsi l'entreprise en face du risque de voir son nom associé à la mort d'un élu du peuple. Ce moyen d'action inhabituel attire inévitablement l'attention des médias et augmente son impact, jusqu'à inciter les responsables politiques à agir et l'entreprise à revenir sur sa décision.
L'affaire Toyal – mais peut-être faudrait-il l'appeler affaire Lassalle – pose toutefois bien des questions sur le registre de l'action politique. Il remet en cause une distinction consubstantielle à la démocratie, entre la personne physique et le dépositaire de l'autorité. Alors que la personne du roi de France était divine, seule la fonction est sacralisée en démocratie. Jean Lassalle, à travers sa grève de la faim, a utilisé sa personne pour exercer sa fonction. Mettre sa vie en jeu pour régler une question politique empêche l'échange d'arguments rationnels et la recherche de la meilleure décision. Il s'agit alors de sauver un individu en danger et non pas de déterminer dans quelle mesure le projet de Toyal est acceptable par la communauté.
Laissons le dernier mot à Masao Imasu, PDG de Toyal : « Oui. J'aime la France. Quand j'ai dû rentrer au Japon, j'ai résisté à ma direction. Je voulais encore rester. Mais moi, je ne me suis pas mis en grève de la faim ! «  (Le Figaro du 19 avril 2006)



Synthèse réalisée à partir des sites Internet (archives) du Monde et des Echos.