HENRI LEPAGE – Vous venez de publier un ouvrage qui analyse les conséquences de la révolution informatique sur l'avenir des monnaies au XXIe siècle. A quoi ressembleront les monnaies qu'utiliseront nos enfants et petits-enfants ?
JAMES DORN – Le monde connaît une double révolution. La première, la plus connue, est celle du mariage de l'ordinateur et des télécommunications. La seconde concerne le monde de la finance, qui offre une gamme croissante de produits nouveaux, liés au développement de techniques financières de plus en plus complexes. Ce double bouleversement technologique rend possible l'émergence d'un nouveau type de monnaie dite "électronique " (e-cash ou e-money). La thèse de mon livre est que la monnaie électronique va complètement bouleverser non seulement nos habitudes bancaires, mais également nos structures monétaires traditionnelles. Elle rend caduc le monopole d'État sur la création monétaire. Le XXIe siècle verra naître et se développer une offre dématérialisée de monnaies privées dont les services, échappant à toute réglementation publique, viendront concurrencer ceux des actuelles monnaies fiduciaires.
H. L. – Que faut-il entendre, exactement, par monnaie électronique ?
J. D. – La première étape est celle que nous connaissons avec les cartes de crédit. Grâce à l'électronique et aux progrès extraordinaires de l'informatique de réseau, les règlements par carte Visa, MasterCard, EuroCard ou American Express prennent, de plus en plus, la place des billets de banque, voire des paiements par chèque. Consommateurs et commerçants y trouvent un certain nombre d'avantages. Mais cela ne change rien à la nature de la monnaie utilisée. Ce sont toujours les mêmes francs, les mêmes marks, les mêmes dollars qui circulent d'un compte bancaire à un autre. Même si les banques ont la possibilité d'émettre de la monnaie à partir de leurs dépôts, la quantité finale de monnaie émise reste régulée par les autorités. La nouveauté n'apparaît véritablement qu'avec la technologie dite des "puces intelligentes" (smart cards).
H. L. – Les "cartes à puce " sont déjà largement diffusées...
J. D. – Certes, mais on n'y stocke pour l'instant que quelques informations qui n'ont rien à voir avec la monnaie : votre numéro de compte, votre code d'accès, la date d'expiration ou, éventuellement, le plafond autorisé de retraits, par semaine ou par jour, etc. Depuis peu, est apparue une nouvelle génération de cartes à puces "rechargeables ". La mémoire sert de lieu de stockage d'une certaine somme de monnaie qui est ensuite débitée au fur et à mesure des achats. Lorsque le crédit est épuisé, la mémoire est rechargée par tirage sur le compte bancaire de l'utilisateur. De la même façon, il est aujourd'hui possible de stocker de la monnaie sur le disque dur de son ordinateur, et de l'utiliser pour régler des achats on line sur Internet. Quand le contenu de ce "portefeuille électronique " est épuisé, l'internaute le recharge en appelant l'adresse électronique de sa banque qui débite automatiquement son compte. Avec la "carte intelligente " ou le "portefeuille électronique " stocké dans la mémoire du disque dur de votre ordinateur, l'utilisateur peut désormais effectuer directement des opérations qui, jusque-là, nécessitaient toujours que l'on passe par l'intermédiaire du compte bancaire.
H.L. – Pouvez-vous être plus précis ?
J.D. – Les débits et les crédits pourront se faire d'une carte à l'autre, ou d'un ordinateur à l'autre, sans avoir à transiter par les domiciliations et contrôles bancaires de celui qui paie et de celui qui encaisse. Les informations électroniques stockées en mémoire sous forme digitale et qui servent de support à cette transaction présentent, comme celles inscrites sur un billet, un chèque, ou une pièce de monnaie, toutes les caractéristiques d'une espèce monétaire à pouvoir libératoire instantané, mais sans les servitudes (poids, encombrement, nécessité d'un face-à-face, incertitude du cheque, risque de perte, de vol). C'est alors qu'on peut véritablement parler de "monnaie électronique ". L'argent est physiquement dans l'ordinateur ou sur la carte. Il circule directement d'une carte à l'autre, ou d'un disque dur d'ordinateur à l'autre. La monnaie électronique est un authentique instrument de paiement.
H. L. – Qu'est-ce que cela change ?
J. D. – Deux choses essentiellement. L'avantage de la "carte intelligente " est de disposer d'une mémoire effectuant elle-même des calculs qui, jusqu'à présent, nécessitaient l'intervention d'un employé de banque. Ainsi, la mémoire stockera non seulement le montant à la disposition de l'usager, mais elle contiendra également un dispositif automatique de versement d'intérêts qui tiendra compte de la durée pendant laquelle cette somme est conservée. Avec la monnaie électronique il devient donc possible de rémunérer les liquidités monétaires, même les plus minimes, détenues sous forme de cash. C'est une innovation considérable.
Dans les dix ou vingt années qui viennent, la monnaie électronique va devenir un redoutable concurrent du billet émis par les banques centrales, puisque celui-ci ne rapporte aucun intérêt. De plus en plus de liquidités seront détenues par les agents économiques sous forme de monnaie électronique, et non plus en billets de banque. L'État y perdra, au bénéfice de banques ou d'organismes privés, une large part des revenus associés à la perception de la "rente de seigneuriage ".
H. L. – À condition, toutefois, que ces établissements offrent des garanties de sécurité et de confiance suffisantes. Ce qui, a priori, n'a rien d'évident. On songe notamment aux risques de piratage sur Internet...
J. D. – Bien sûr. Mais c'est un problème en voie de résolution grâce au formidable progrès des techniques de cryptage. (…) Il existe déjà des logiciels qui répondent à ces exigences. Au lieu de retirer le numéraire électronique auprès d'une banque, comme on retire des billets déjà fabriqués, la solution consiste à associer l'ordinateur de l'usager à sa création. C'est votre ordinateur qui sélectionnera, au hasard, les numéros nécessaires au marquage des "billets électroniques " et qui, seul, en conservera la mémoire permettant leur identification. Le numéraire ainsi créé circulera, ensuite, sans que ces numéros puissent être révélés à quiconque, mais accompagné de la signature électronique de la banque – signature lui conférant une valeur équivalente à celle qui aura été débitée de votre compte. (…)
H. L. – Premier changement : le billet de banque aura désormais des concurrents. Quelle est la seconde innovation ?
J. D. – La déterritorialisation des transactions. Grâce à Internet, il est d'ores et déjà possible de gérer ses avoirs de chez soi, en utilisant le support de banques étrangères, sans que cet argent ait jamais besoin de transiter physiquement par votre lieu de résidence. C'est ce que l'on appelle l'offshore banking. (…) Plus l'usage d'Internet progressera et plus la sécurité d'utilisation sera améliorée, plus la clientèle bancaire des grands pays industrialisés aura de raisons d'"émigrer " vers ces réseaux hors frontières – sans pour autant sortir de chez elle.
H. L. – La nature du système monétaire en sera-t-elle modifiée ?
J. D. – Oui, profondément. (…) D'ores et déjà, nombre de ces produits et services, offerts sur des sites électroniques totalement sécurisés, présentent des caractéristiques fort proches de la "monnaie électronique ". C'est de ces sites offshore que viendra la nouvelle concurrence monétaire. Nous entrons dans un monde en passe de réaliser l'utopie concurrentielle des économistes libéraux à la Hayek : un monde où les monnaies officielles devront affronter la concurrence d'une offre diversifiée de "monnaies privées ".
H. L. – Comment une monnaie privée pourrait-elle être plus attractive qu'une monnaie bénéficiant de la garantie de l'État ?
J. D. – C'est tout le problème de la convertibilité. Un dollar restera toujours un dollar. Mais l'inflation aidant, son pouvoir d'achat, exprimé en prix des biens et services, baisse. D'une année sur l'autre, un dollar permet d'obtenir moins de marchandises que l'année précédente.
Un numéraire privé n'a de chances d'être accepté comme instrument monétaire que s'il est accompagné d'une clause de convertibilité totale et instantanée. Cette clause peut être celle d'une conversion à la demande en une monnaie définie par avance : dollar, mark, yen, franc... Ou encore une conversion en un panier moyen de monnaies, de manière à réduire les risques d'érosion monétaire liés à la détention d'une seule devise (…) Mais grâce à la puissance de l'informatique, il est désormais possible de faire encore mieux. Une banque peut, par exemple, proposer un contrat où le pouvoir d'achat en dollars (ou en toute autre monnaie) du numéraire circulant sous sa signature se trouverait automatiquement protégé contre l'effet d'inflation.
H. L. – Comment ?
J. D. – Par le même mécanisme que le versement des intérêts. Un logiciel intégré à la signature électronique de vos "billets " réévaluera en temps réel leur valeur nominale, de manière à compenser la perte de pouvoir d'achat liée à la hausse des prix en dollars. C'est la banque dans la monnaie de laquelle vous avez décidé de conserver vos liquidités qui couvrira la différence en puisant dans ses propres fonds. (…)
H. L. – Ne peut-on alors imaginer que les agents de change, les fonds de pension, ou certaines bourses elles-mêmes, décident d'émettre leurs propres signes monétaires électroniques ?
J. D. – C'est vraisemblablement ce qui se passera. L'offre sera très ouverte et très concurrentielle. Des entreprises qui disposent d'un savoir-faire de pointe en matière de gestion de réseaux complexes, reposant sur la saisie à distance de cartes codées interactives, pourront être tentées d'entrer sur le marché de la production de monnaie (…) Rien ne permet d'assurer que la monnaie restera le domaine des banques.
H. L. – L'un des problèmes classiques de l'émission monétaire privée est celui de la sécurité des déposants. Comment assurer la confiance et éviter les problèmes de liquidité ?
J. D. – La liquidité, fille de la confiance, est l'ingrédient essentiel nécessaire au bon fonctionnement d'un marché. Il y a deux techniques pour produire de la liquidité. La première utilise l'assurance de garanties hiérarchiques. C'est l'État qui crée un mécanisme national d'assurance des dépôts bancaires. Ou la banque centrale qui remplit le rôle de prêteur de dernier ressort. Ce procédé a une limite : il fait apparaître un problème d'"aléa moral " qui a joué un grand rôle dans le déclenchement de la crise financière asiatique. Si la banque centrale, ou une institution internationale comme le FMI, vous assurent complètement contre le risque de défaillance d'un débiteur, vous prendrez moins de précautions et vous accumulerez dans vos comptes un plus grand nombre de mauvaises créances. Les marchés ont développé une autre technique : l'assurance statistique fondée sur l'exploitation de la loi des grands nombres, la segmentation des marchés par groupes d'affinités, l'utilisation dynamique de toutes les ressources du calcul actuariel. La liquidité y résulte non pas de la connaissance personnelle de la valeur de la garantie apportée par un tiers, mais de la capacité technique à traiter, sélectionner, classer des masses considérables d'informations anonymes. Or c'est cette capacité qui est aujourd'hui en train d'exploser (…).
H. L. – Peut-on éliminer les risques de crises bancaires à effet systémique ?
J. D. – Du moins peut-on les réduire, dans la mesure où la technologie favorise ainsi la production de liquidité, sans l'effet pervers de l'aléa moral. Paradoxalement, ce monde de monnaies privées sera sans doute plus stable que celui que nous connaissons actuellement. D'autant qu'un autre facteur renforce cette conviction : le développement des techniques de titrisation.
H. L. – De quoi s'agit-il ?
J. D. – La titrisation (…) consiste à transformer des créances sur un établissement financier en parts de capital variable. Les déposants, mais aussi les détenteurs de titres monétaires liquides dont le remboursement est garanti par l'établissement, en deviennent, en quelque sorte, co-actionnaires. La valeur de chaque part faisant l'objet d'une cotation boursière quotidienne, la valeur totale des engagements ne peut pas dépasser celle des actifs de couverture. C'est la version moderne de l'ancienne obligation de couverture à 100 % en or. Il n'y a plus de risque de voir les détenteurs de billets se précipiter pour en demander le remboursement et provoquer une crise de liquidité susceptible de se généraliser. (…)
H. L. – Si le privé est en mesure d'offrir aux agents économiques des monnaies qui présentent de tels avantages, comment se fait-il que l'État ne nous en fasse pas déjà profiter ?
J. D. – Parce que ce n'est pas son intérêt ! Les monnaies publiques sont des monopoles. L'inflation représente un transfert de pouvoir d'achat de ceux qui détiennent des liquidités vers la banque centrale et le Trésor. (…) L'intérêt des hommes de l'État n'est donc pas de la réduire à zéro ; mais de se contenter de ne pas dépasser le niveau à partir duquel les inconvénients politiques et économiques deviennent trop graves. La grande différence entre monnaies privées et monnaies publiques provient de la présence d'une concurrence (…) qui oblige le privé à offrir des produits d'une bien plus grande qualité.
H. L. – Ce que vous décrivez relève tout de même largement de la science-fiction...
J. D. – Oui et non. Tout ce dont je vous ai parlé se pratique déjà dans le monde de la finance et de la banque internationale. Les logiciels, comme je vous l'ai dit, existent et se perfectionnent tous les jours. (…)
H. L. – Quelles en seront les conséquences macro-économiques ?
J. D. – Depuis la rupture du lien entre les monnaies et l'or, la production de monnaie dépend de la décision souveraine des responsables politiques. La monnaie est le dernier des biens à relever d'un mode d'économie dirigée. (…) L'ère du transfert électronique change tout. Elle ramène la monnaie dans la sphère marchande, qui est celle de tous les autres biens. Le marché de la monnaie va redevenir un marché ordinaire sur lequel les besoins et les préférences des utilisateurs détermineront la quantité de monnaies mises en circulation, ainsi que leur prix. (…) On va retrouver une situation voisine de celle qui prévalait à l'époque de l'étalon-or. (…) la concurrence des produits monétaires et financiers offshore est une menace réelle. Si la banque centrale n'est pas suffisamment prudente, la demande de liquidités s'orientera vers les nouveaux supports électroniques offerts par le marché, et réduira les besoins domestiques des institutions en "monnaie banque centrale "...
H. L. – Que se passera-t-il alors ?
J. D. – La FED perdra la partie la plus importante de son fonds de commerce. La disparition des "réserves banque centrale " réduira sa capacité à intervenir dans la production de monnaie. On aura toujours besoin d'un organisme pour chapeauter les opérations d'échanges et assurer les compensations finales entre les différents rouages du système monétaire. Mais (…) L'ère de la toute-puissance de la FED aura vécu. Ce n'est certainement pas pour demain. Mais la seule évocation d'un tel scénario devrait suffire à ériger une puissante digue psychologique contre toute faiblesse inflationniste.
H. L. – (…) Croyez-vous que l'on puisse aller jusqu'à connaître à nouveau des phases longues de baisse réelle des prix ?
J. D. – Pourquoi pas ? Ce fut le régime monétaire du XIXe siècle, à l'époque où les États respectaient encore les disciplines de l'étalon-or. En 1910, l'indice des prix était à peu près au même niveau que cent ans plus tôt. L'Occident ne s'en est apparemment pas mal porté... La concurrence des monnaies créant une discipline semblable à celle de l'étalon-or, il ne serait pas illogique que sa généralisation nous ramène à un régime de prix du même type.
[1] James Dorn est l'auteur de The future of Money in the Information Age (Cato Institute, 1998).