5. L'investissement au risque des crises financières

L'aveuglement au désastre des banques


Aglietta Michel, et Moutot Philippe (1993), "Le risque de système et sa prévention", Cahiers économiques et monétaires, Banque de France, n° 41, p. p. 38-39


Quand les banques se font concurrence pour augmenter leurs parts de marché, en offrant des crédits fortement élastiques au taux d'intérêt courant, aucune d'entre elles ne peut savoir ce que sera le montant des dettes accumulées par un débiteur donné dans l'avenir. Comme la solvabilité des débiteurs dépend du profil, de leur endettement futur eu égard à leur capacité de remboursement, la concurrence des prêteurs, engendre une irréversibilité temporelle qui peut mener au surendettement.

Or cette dynamique est affectée d'une incertitude endogène pour les banques individuelles, parce qu'elle a deux caractéristiques: il est impossible d'énoncer a priori les états possibles de l'endettement futur puisqu'ils dépendent de l'interaction des comportements concurrentiels de toutes les banques ; il est impossible de supposer que ces états appartiennent à un aléa exogène dont la loi de probabilité est stationnaire dans le temps. Le profil de l'endettement est auto-engendré et l'évaluation de la solvabilité d'un débiteur par une banque particulière dépend du comportement des banques concurrentes.

L'attitude d'un agent économique plongé dans ce type d'incertitude n'est pas la même que la rationalité appliquée à la gestion des risques diversifiables. La méconnaissance ne tient pas aux lois du hasard, mais plus profondément à la nature de l'interaction dynamique que l'agent contribue à alimenter. C'est un processus qui ne se découvre qu'au fur et à mesure qu'il se développe et dont tout agent participant ne peut avoir qu'une perception locale. La rationalité qu'on peut y appliquer est forcément bornée. Elle a un fondement heuristique tiré de la psychologie de la connaissance. C'est la conjecture de myopie intrinsèque. Elle s'exprime à l'aide des hypothèses suivantes :

- La sensibilité des banques individuelles au risque de système (c'est-à-dire au risque de rencontrer des problèmes aigus de liquidités à cause de la fuite des déposants, au risque de défaut d'autres banques dont elles sont créditrices, au risque de défauts multiples dans le système bancaire) diminue au fur et à mesure que s'écoule le temps depuis le dernier épisode de crise financière ;

- Il existe un seuil de perception en dessous duquel le risque de système est tenu pour nul.


Ces deux hypothèses mises ensemble expriment un comportement habituel lorsque des agents individuels sont placés dans un contexte d'incertitude endogène : événements peu fréquents et singuliers, qui ne sont donc pas des tirages au sort dans une liste d'événements contingents obéissant à une loi de probabilité connue ; événements qui dépendent de l'interaction des comportements individuels et qui, s'ils se produisent, ont des conséquences catastrophiques et collectives. De tels risques ne sont pas diversifiables selon les procédures de l'assurance privée. Il n'est donc pas rationnel pour des agents privés, lorsqu'ils sont placés dans un univers de concurrence pour accroître ou préserver les parts de marché, de chercher à se couvrir contre le risque de système. Seule une organisation prévenant a priori les comportements dont l'interaction mène au risque de système, peut induire une auto-limitation empêchant l'éclatement des crises financières. Par ailleurs, les hypothèses faites ci-dessus rendent compte des discontinuités qui sont un chaînon essentiel dans les externalités dynamiques propageant le risque de système.

Lorsque les banques sont en dessous de leur seuil de perception, elles se font une concurrence acharnée pour offrir du crédit à des conditions très favorables qui écrasent les primes de risque et entraînent un accroissement rapide de l'endettement.

Les banques (ou un certain nombre d'entre elles insérées dans le réseau des relations interbancaires) entrent dans une situation de fragilité financière lorsque les conditions suivantes sont réunies : la structure de leur actif a évolué vers une proportion accrue de prêts à hauts risques inadéquatement tarifés, la structure de leur passif a évolué vers une proportion croissante d'engagements à des taux dépendant étroitement des taux de marché. Ces banques ont des ratios de capitalisation qui baissent et une rentabilité qui a perdu toute autonomie par rapport aux fluctuations du marché monétaire.

En situation de fragilité financière latente, un accroissement de taux d'intérêt (par exemple en réaction à un choc externe sur le change ou par restriction délibérée de la politique monétaire) révèle cette fragilité à l'ensemble des banques, y compris celles qui n'ont pas elles-mêmes un bilan détérioré. L'attitude d'aveuglement au désastre entre alors en jeu. Toutes les banques se retrouvent simultanément au-dessus de leur seuil de perception d'un risque collectif. Il s'ensuit une discontinuité d'anticipations qui les amène à adopter simultanément des schémas de rationnement qui précipitent les défauts de leurs débiteurs. Telle est la logique d'un credit crunch.

Contrairement à la conception monétariste, un credit crunch n'exerce pas une incidence récessive seulement, ni même principalement, par la contraction de l'offre de monnaie. C'est la désorganisation de l'intermédiation  financière qui est en cause. Lorsqu'une crise financière se développe, les symptômes suivants peuvent être observés : rationnement quantitatif du crédit sans discrimination, accroissement brutal des primes de risque sur les créances privées par rapport aux titres publics revêtus de la garantie d'État, fuite systématique vers la qualité, vente précipitée des actifs négociables, retrait des dépôts. Après la crise, le fonctionnement normal du crédit ne se rétablit pas de lui-même, parce que les banques ont une perception très prégnante du risque de système qu'elles viennent de vivre. Même si l'offre de monnaie est redevenue abondante, les banques peuvent rester surliquides en accumulant des réserves excédentaires par excès de précaution. C'est un aspect de la trappe à liquidités qui vient s'ajouter aux anticipations unanimes de hausse des taux d'intérêt lorsque le taux courant est tombé trop bas.