Il est essentiel pour la communication que le symbole provoque chez un individu ce qu'il provoque chez autrui. Il doit posséder cette sorte d'universalité pour tout être qui se trouve dans la même situation. Le langage est possible chaque fois qu'un stimulus peut affecter tel individu comme tel autre. Avec une personne aveugle, comme Helen Keller, le stimulus est une expérience de contact qui pourrait être donnée à tous comme à elle-même. C'est avec ce genre de langage que s'est construit l'esprit de Helen Keller. Comme elle l'a reconnu, elle ne put obtenir un contenu mental, ou un soi, avant d'entrer en communication avec autrui par les symboles qui pouvaient produire en elle les réactions qu'ils provoquaient chez lui.
Les activités du jeu libre ou réglementé représentent un autre ensemble de facteurs dans l'infrastructure du soi.
Chez les peuples primitifs, comme je l'ai fait remarquer, la nécessité de distinguer le soi de l'organisme s'est manifestée dans la notion de "double" : l'individu a un soi-objet qu'il affecte tout comme il affecte les autres, et qu'on peut distinguer de l'organisme même par le fait qu'il peut quitter le corps et y revenir. Telle est l'origine du concept d'âme comme entité séparée.
Nous trouvons chez les enfants quelque chose qui correspond à ce double, à savoir les compagnons invisibles, imaginaires que la plupart d'entre eux créent dans leur propre expérience. Ainsi, ils organisent les réactions qu'ils provoquent chez les autres et qu'ils provoquent aussi en eux-mêmes. Naturellement, ce jeu avec des compagnons imaginaires n'est qu'une phase particulièrement intéressante du jeu libre ordinaire. Celui-ci, à ce stade qui précède les jeux organisés, signifie jouer à quelque chose. Un enfant joue à la mère, au professeur, au policier ; c'est-à-dire qu'il assume, comme nous l'avons dit, différents rôles. Nous avons aussi dans le jeu des animaux, quelque chose qui nous suggère une telle idée : une chatte joue avec ses petits, un chien avec d'autres chiens. Deux chiens qui jouent l'un avec l'autre s'attaquent et se défendent dans un processus qui, s'il était complètement réalisé, serait un combat véritable ; mais il y a des combinaisons de réactions qui limitent la profondeur de la morsure. Dans une telle situation, les chiens ne prennent cependant pas un rôle défini au sens où l'enfant délibérément prend le rôle d'un autre. Nous développons cette tendance de l'enfant à l'école maternelle, où les rôles qu'il assume deviennent la base de son éducation. Quand un enfant assume un rôle, il possède en lui-même les stimuli qui provoqueront cette réaction particulière ou ce groupe de réactions. Il peut, naturellement, s'enfuir quand on le poursuit, ou il peut se retourner et se battre, exactement comme le chien dans son jeu. Mais ce n'est pas le même phénomène que lorsqu'il joue à quelque chose. Les enfants se réunissent pour "jouer à l'Indien". Cela signifie que l'enfant possède un certain ensemble de stimuli qui provoquent en lui les mêmes réactions que chez les autres, et qui correspondent aux réactions d'un Indien. Dans la phase ludique, l'enfant utilise ses propres réactions à ces stimuli qu'il emploie à construire un soi. La réaction qu'il tend à faire à ces stimuli les organise. Il joue, par exemple, à se présenter quelque chose et à l'acheter ; il se donne une lettre, et il la reçoit ; il se parle comme parent, comme instituteur; et, comme policier, il s'arrête lui-même. Il possède un ensemble de stimuli qui provoquent en lui la même réaction que chez les autres. Il prend ce groupe de réactions et les organise en un certain tout. Telle est la façon la plus simple d'être un autre pour soi-même ; elle comporte une organisation temporelle. L'enfant dit une chose dans une personnalité et y réagit dans une autre, puis sa réaction à la deuxième est un stimulus pour lui dans la première ; et ainsi continue la conversation. Il se développe une certaine attitude organisée en lui et dans "l'autre" qui lui réagit, et ils réalisent entre eux une conversation par gestes.