5.2. Les domaines de l'égalité dans la pensée de Tocqueville

La culture démocratique


, « La culture démocratique », L’actualité de Tocqueville, Centre de Publications de l’Université de Caen, coll. ''« La culture démocratique », L’actualité de Tocqueville", p. 85-87


    Tocqueville voit dans la société démocratique une société d'une nature radicalement nouvelle parce que les relations entre les hommes y ont profondément changé. Peut-être n'est-il pas inutile de rappeler le sens exact de ce changement de relations humaines dû à l'égalité croissante des conditions. Tocqueville dit que les riches et les pauvres subsistent dans la société démocratique, qu'il y a toujours des supérieurs et des inférieurs, mais entre les riches et les pauvres, entre les supérieurs et les inférieurs, les relations ne sont plus de même nature, elles ont changé de sens.

    Donc, l'égalité démocratique, ou la culture démocratique au sens très large du mot culture (dont on pourrait dire d'ailleurs qu'il relève d'une interprétation démocratique de la culture), donc l'égalité démocratique signifie le déclin de certaines inégalités, mais aussi et surtout le fait que les inégalités qui subsistent ne sont pas vécues de la même manière.

    Probablement le texte le plus éclairant à cet égard est-il le chapitre célèbre où Tocqueville détaille l'opposition entre la relation maître-serviteur dans la société aristocratique et la relation maître-serviteur dans la société démocratique : les maîtres et les serviteurs, dit-il, existent toujours dans la société démocratique, dans la société américaine, mais les relations entre les uns et les autres ne sont plus des relations de même nature. Pourquoi ? Dans la société aristocratique, le maître et le serviteur appartiennent à deux mondes sociaux séparés, mais ils appartiennent aussi, d'une certaine manière, à la même maison, ou à la même famille. Il y a donc à la fois une très grande distance sociale et une très grande proximité des cœurs, ou du moins une grande distance sociale qui peut s'allier à une proximité des cœurs, avec le sentiment qu'il y a des liens d'intimité entre le maître et le serviteur. En revanche, dans la société démocratique, le maître et le serviteur appartiennent au même monde, mais ils n'appartiennent plus à la même maison et a fortiori à la même famille. Le serviteur est mobile, il n'appartient pas, de génération en génération, à la même maison ; le serviteur, d'autre part, conçoit sa relation au maître d'une façon tout à fait différente, de même que le maître conçoit sa relation au serviteur de façon tout à fait différente : la relation est une relation inégale, mais dans la limite des tâches accomplies par le serviteur.

    Tocqueville dit que la relation inégale est devenue une relation contractuelle, qui n'est inégale que dans la limite de la fonction précise du serviteur; en dehors de cette fonction, les deux hommes se sentent égaux. Ainsi, d'une certaine manière, le serviteur se sent l'égal de son maître. En d'autres termes, alors que, formellement, extérieurement, la relation n'a pas changé, au fond, elle a été radicalement subvertie par le sentiment d'égalité démocratique.

    Il est probable que cette analyse célèbre est l'analyse la plus profonde de Tocqueville sur la transformation des relations humaines, l'avènement de relations où la proximité va de pair avec l'isolement, où les hommes sont plus proches socialement, mais plus éloignés parfois par le cœur. Il s'agit d'ailleurs d'un vieux thème conservateur développé par Bonald, par Maistre : la démocratie à la fois rapproche et isole. Par là une relation fonctionnelle et froide se substitue à une relation plus chaude qui impliquait des liens, en gros, de type familial.

    Cette évolution, on peut la retrouver, aujourd'hui, dans bien des domaines. L'idée centrale est celle-ci : il y a une différence radicale entre les inégalités aristocratîques et les inégalités démocratiques. Il y a, dans notre société, des quantités d'inégalités, elles sont multiples, mais, si on suit Tocqueville, elles sont d'une autre nature, parce qu'elles sont devenues essentiellement fonctionnelles, elles sont des inégalités liées à des tâches précises, elles ne jouent que dans le cadre de ces tâches, et, donc, elles ne s'étendent pas à l'essentiel, c'est-à-dire aux manières de vivre.

    Le nœud du sentiment démocratique, c'est que chacun est animé et doté de suffisamment de raison pour se gouverner, quant à ses propres affaires, quant à sa manière de vivre, quant aux choix vitaux. Si chacun est doté de cette raison démocratique, alors nul ne peut indiquer à autrui, à la limite un père à ses enfants, un professeur à ses élèves, un chef d'entreprise à ses salariés, quelle doit être sa manière de se comporter. La seule inégalité qui se justifie est une inégalité de type technique, une inégalité qui se justifie par une tâche à accomplir, par une fonction à faire. S'effacent alors des relations telle que celle de maître à disciple, parce que l'inégalité aristocratique est une inégalité qui concerne les choix vitaux ; le maître dans la société aristocratique doit donner le bon exemple, il doit montrer comment correctement vivre. Dans une société démocratique, le supérieur n'est plus tenu de montrer le bon exemple, il est simplement tenu à exercer sa fonction précise.

    En d'autres termes, l'inégalité se resserre sur le plan technique. Cette égalité, Tocqueville, me semble-t-il, le dit admirablement bien, a des effets en quelque sorte libérateurs, tant pour l'inférieur que pour le supérieur. Pour l'inférieur, elle le libère d'un sentiment d'inégalité ou d'infériorité : l'inférieur n'est pas fondamentalement, en ce qui concerne les choix vitaux, en ce qui concerne la manière de vivre, inférieur à son supérieur, il ne l'est que dans le cadre d'un contrat, d'une fonction précise. Mais aussi pour le supérieur, car le supérieur est affranchi d'obligations morales vis-à-vis de son inférieur. Il n'a qu'à faire ce qu'il a à faire dans le cadre de sa fonction, mais il n'a pas à donner le bon exemple.

    Le père pour prendre cette relation qui est le type même de la relation que mettent en avant les conservateurs et qui s'apparente à la relation de type aristocratique, le père qui dit à son fils adolescent: "Tu es un homme, mon fils" se libère de l'obligation, du poids moral de la paternité. S'il est un homme, le père n'a plus à orienter la vie de son fils. On voit que l'égalité démocratique tend à libérer, non seulement l'inférieur du poids du supérieur, mais le supérieur des obligations morales vis-à-vis de son inférieur.