L'idée de la fin de l'histoire n'est pas originale. Karl Marx est le plus connu des auteurs qui l'ont diffusée; il était convaincu que l'évolution historique avait un sens déterminé par le jeu des forces matérielles et qu'elle ne s'achèverait qu'avec la réalisation d'une utopie communiste, qui apporterait une solution finale à toutes les contradictions antérieures. Mais la conception de l'histoire comme processus dialectique, avec un début, un milieu et une fin, avait été empruntée par Marx à Hegel.
Pour le meilleur ou pour le pire, l'historicisme hégélien est devenu une part de notre bagage intellectuel contemporain. L'idée que l'humanité a progressé au gré d'une série de phases de conscience jusqu'à aujourd'hui, et que ces étapes ont correspondu à des formes concrètes d'organisation sociale, telles que le stade tribal, puis l'esclavage, la théocratie et enfin les sociétés démocratiques égalitaires, cette idée-là est devenue inséparable de la compréhension moderne de l'homme. La maîtrise et la transformation de l'environnement naturel de l'homme par l'application de la science et de la technologie, ce concept-là n'était pas, à l'origine, une idée de Marx, mais de Hegel. Pourtant, contrairement aux historicistes ultérieurs dont le relativisme historique a dégénéré en relativisme tout court, Hegel croyait que l'histoire culminait dans un moment absolu, un moment où triomphait une forme finale et rationnelle de société et d'État.
Alexandre Kojève, brillant émigré russe qui, durant les années trente, a dirigé à l'École pratique des Hautes Études de Paris une série de séminaires dont l'influence a été considérable, cherchait à ressusciter le Hegel de La Phénoménologie de l'Esprit, celui qui proclamait que l'histoire avait connu son achèvement en 1806. Le jeune Hegel voyait dans la victoire de Napoléon à Iéna la victoire des idéaux de la Révolution française et l'universalisation imminente d'un État qui réaliserait les principes de la liberté et de légalité. Et loin de rejeter l'affirmation de Hegel à la lumière des événements des cent cinquante années ultérieures, Kojève insistait sur le fait que l'analyse du philosophe allemand s'était avérée essentiellement correcte. La bataille d'Iéna a marqué la fin de l'histoire parce que c'est à ce moment que l'avant-garde de l'humanité a actualisé les principes de la Révolution française. Bien qu'il restât, après 1806, un travail considérable à faire (abolir l'esclavage et la traite des esclaves, étendre le droit de vote aux ouvriers, aux femmes, aux Noirs et aux autres minorités raciales, etc.), les principes fondamentaux de l'État démocratique libéral n'avaient plus à être améliorés. Les deux guerres mondiales du XX° siècle et les révolutions et bouleversements subséquents ont eu seulement pour effet d'étendre le champ d'application de ces principes, de telle sorte que les diverses « provinces » de la civilisation humaine soient élevées au niveau de ses avant-postes les plus avancés, ainsi que d'obliger les sociétés d'Europe et d'Amérique du Nord à mettre en oeuvre plus pleinement leur libéralisme.
L'État qui émerge à la fin de l'histoire est libéral dans la mesure où il reconnaît et protège par un système de lois le droit universel de l'homme à la liberté, et il est démocratique dans la mesure où il n'existe qu'avec le consentement des gouvernés. Selon Kojève, cet État, qu'il qualifie d'« universel et homogène », a trouvé sa concrétisation dans les pays de l'Europe occidentale d'après-guerre : oui, précisément dans ces États mous, prospères, contents d'eux-mêmes, nombrilistes, à volonté faible, dont le projet le plus héroïque fut de créer un Marché commun. Il n'y avait rien là de surprenant. En effet, le caractère conflictuel de l'histoire humaine était fondé sur l'existence de « contradictions » : la quête de la reconnaissance mutuelle, la dialectique du maître et de l'esclave, la transformation et la maîtrise de la nature, la lutte pour la reconnaissance universelle des droits et la dichotomie entre prolétaire et capitaliste. Mais dans « l'État homogène universel », toutes les contradictions antérieures sont résolues et tous les besoins humains sont satisfaits. Il n'y a plus ni lutte ni conflit à propos de « grands » problèmes et, par conséquent, il n'y a plus besoin de généraux ou d'hommes d'État : ce qui demeure, c'est, essentiellement, l'activité économique.
Aux yeux de ses contemporains du milieu du siècle, la proclamation par Kojève de la fin de l'histoire devait sembler typique du solipsisme excentrique de l'intellectuel français : elle suivait de près la fin de la Seconde Guerre mondiale et on était en pleine guerre froide…
La fin de l'histoire sera une période fort triste. La lutte pour la reconnaissance, la disposition à risquer sa vie pour une cause purement abstraite, le combat idéologique mondial qui faisait appel à l'audace, au courage et à l'imagination, tout cela sera remplacé par le calcul économique, la quête indéfinie de solutions techniques, les préoccupations relatives à l'environnement et la satisfaction des exigences de consommateurs sophistiqués. Dans l'ère post-historiques, il n'y aura plus que l'entretien perpétuel du musée de l'histoire de l'humanité. Je ressens moi-même, et je vois autour de moi d'autres ressentir, une nostalgie puissante de l'époque où l'histoire existait. Cette nostalgie continuera, pour quelque temps encore, à alimenter la concurrence et le conflit dans le monde post-historique lui-même. Même si je reconnais qu'elle est inévitable, j'éprouve les sentiments les plus ambivalents à l'égard de la civilisation qui s'est créée en Europe après 1945, avec ses surgeons américains et asiatiques. Et peut-être la perspective même des siècles d'ennui qui nous attendent après la fin de l'histoire va-t-elle servir à remettre l'histoire en marche...