Tout ce qui concerne la vie de famille est dominé par l'idée de devoir. Nos rapports avec nos frères, nos soeurs, nos parents, sont étroitement réglés par la morale; c'est un réseau d'obligations dont nous pouvons nous acquitter avec joie si nous sommes sainement constitués, mais qui ne laissent pas de s'imposer à nous avec cette impersonnalité impérative qui est la caractéristique de la loi morale. Assurément, la sympathie, les inclinations particulières sont loin d'en être bannies ; cependant les affections domestiques ont toujours cette propriété distinctive que l'amour y est fortement coloré de respect. C'est que l'amour, ici, n'est pas simplement un mouvement spontané de la sensibilité privée ; c'est, en partie, un devoir. Il est exigible, dans la mesure où un sentiment peut l'être ; c'est un principe de la morale commune qu'on n'a pas le droit de ne pas aimer ses parents. Une nuance de respect se retrouve jusque dans le commerce fraternel. Quoique frères et soeurs soient égaux entre eux, ils sentent bien que ce qu'ils éprouvent les uns pour les autres ne dépend pas seulement, ni même principalement, de leurs qualités individuelles, mais tient avant tout à quelque influence qui les dépasse et qui les domine. C'est la famille qui exige qu'ils soient unis ; c'est elle qu'ils aiment en s'aimant, qu'ils respectent en se respectant. Présente à toutes leurs relations, elle leur imprime une marque spéciale et les élève au-dessus de ce que sont de simples rapports individuels. Voilà aussi pourquoi le foyer a toujours, aujourd'hui comme autrefois, un caractère religieux. S'il n'y a plus d'autels domestiques, ni de divinités familiales, la famille n'en est pas moins restée tout imprégnée de religiosité ; elle est toujours l'arche sainte à laquelle il est interdit de toucher, précisément parce qu'elle est l'école du respect et que le respect est le sentiment religieux par excellence. Ajoutons que c'est aussi le nerf de toute discipline collective.
Il en est tout autrement des relations sexuelles, telles que nous les concevons. L'homme et la femme qui s'unissent cherchent dans cette union leur plaisir, et la société qu'ils forment dépend exclusivement, au moins en principe, de leurs affinités électives. Ils s'associent parce qu'ils se plaisent, alors que frères et soeurs doivent se plaire parce qu'ils sont associés au sein de la famille. L'amour, dans ce cas, ne peut être lui-même qu'à condition d'être spontané. Il exclut toute idée d'obligation et de règle. C'est le domaine de la liberté, où l'imagination se meut sans entraves, où l'intérêt des parties et leur bon plaisir sont presque la loi dominante. Or, là où cessent l'obligation et la règle, cesse aussi la morale. Aussi, comme toute sphère de l'activité humaine où l'idée de devoir et de contrainte morale n'est pas suffisamment présente est une voie ouverte au dérèglement, il n'est pas étonnant que l'attrait mutuel des sexes et ce qui en résulte ait été souvent présenté comme un danger pour la moralité. Il est vrai qu'il n'en est pas tout à fait ainsi de cette union réglementée qui constitue le mariage. Le mariage, en effet, vient de ce que, comme le commerce des sexes affecte la famille, celle-ci, à son tour, réagit sur lui et lui impose certaines règles, destinées à le mettre en harmonie avec les intérêts domestiques. Elle lui communique ainsi quelque chose de sa nature morale. Seulement, cette réglementation atteint les conséquences du rapprochement sexuel, non ce rapprochement lui-même. Elle oblige les individus qui se sont unis à certains devoirs, elle ne les oblige pas à s'unir. Surtout, tant qu'ils ne sont pas encore légalement et moralement liés, ils sont dans la même situation que des amants et ils se traitent comme tels. Le mariage suppose donc une période préliminaire où les sentiments que les futurs époux se témoignent sont identiques en nature à ceux qui se manifestent dans les unions libres. Même l'influence morale de la famille ne peut guère se faire sentir que quand le couple conjugal est devenu une famille proprement dite, c'est-à-dire quand les enfants sont venus le compléter. Aussi, le mariage a beau être la forme la plus morale de la société sexuelle, il n'est pas d'une autre nature que les sociétés de ce genre ; il met en jeu les mêmes instincts. Mais alors, si ces deux états d'esprit s'opposent entre eux aussi radicalement que le bien et le plaisir, le devoir et la passion, le sacré et le profane, il est impossible qu'ils se confondent et s'abîment l'un dans l'autre sans produire un véritable chaos moral dont la pensée seule nous est intolérable. Parce qu'ils se repoussent violemment l'un l'autre, nous repoussons aussi avec horreur l'idée qu'ils puissent se combiner en un innommable mélange, où ils perdraient tous deux leurs qualités distinctives et d'où ils sortiraient également méconnaissables. Or, c'est ce qui arriverait si une seule et même personne pouvait les inspirer à la fois. La dignité du commerce qui nous unit à nos proches exclut donc tout autre lien qui n'aurait pas la même valeur. On ne peut courtiser une personne à qui on doit et qui vous doit une respectueuse affection, sans que ce dernier sentiment se corrompe ou s'évanouisse de part et d'autre. En un mot, étant données nos idées actuelles, un homme ne peut faire sa femme de sa soeur sans qu'elle cesse d'être sa soeur. C'est ce qui nous fait réprouver l'inceste.