Accès direct



7.3. A plus long terme : politique monétaire et monnaie électronique

La fin de la toute puissance des banques centrales ?


Brittan, Samuel, Les moyens de paiement extérieurs au système bancaire sont susceptibles de proliférer au cours du siècle prochain, réduisant ainsi le rôle de la politique monétaire, coll. ''article paru dans le Financial Times du 19 août 1999"


La fin des années 90 aura été l'ère des banques centrales. Aux États-Unis, le président du Système fédéral de réserve, Alan Greenspan, est devenu une institution nationale. Chacun de ses propos est disséqué par des centaines d'analystes grassement rémunérés. (…)

Au Royaume-Uni, la première décision du gouvernement travailliste nouvellement élu a consisté, il y a deux ans, à octroyer à la Banque d'Angleterre l'indépendance opérationnelle pour la conduite de la politique monétaire. La Banque centrale européenne est, pour sa part, l'institution financière la plus puissante des onze pays faisant partie de l'Union économique et monétaire ; c'est aussi la banque centrale pratiquement la plus indépendante d'un contrôle politique direct.

Néanmoins, la vogue que connaît tel ou tel type d'institution est passagère. La mode de la planification indicative a atteint son apogée au début des années 60, celle de la politique budgétaire dans les années 70, et il est presque aussi sûr que celle des banques centrales finira par s'atténuer.

Ce n'est pas uniquement une question de mode. Ce phénomène résultera probablement aussi de tendances profondément ancrées de l'évolution financière. Aujourd'hui, la thèse dominante est que la politique monétaire exerce une influence importante sur la production et l'emploi à court et moyen termes et sur les prix à moyen et long termes. La plupart des banques centrales tentent d'exercer cette influence en agissant sur les taux d'intérêt nominaux à court terme et ce, malgré la persistance d'un courant de pensée favorable à la fixation d'objectifs pour l'une ou l'autre définition de la masse monétaire. Ce pouvoir des banques centrales de déterminer les taux courts est dû au fait que la majeure partie de la masse se compose des dépôts bancaires ; en outre, les banques sont contraintes, ou jugent plus prudent, de maintenir des réserves auprès de la banque centrale.

On dirait une des anciennes théories cosmologiques selon laquelle le monde reposait sur le dos d'un éléphant qui était lui-même en équilibre sur une souris. De fait, l'influence présumée des banques centrales s'exerce par le biais d'opérations financières de faible importance par rapport aux flux monétaires à la fois nationaux et internationaux et aussi au regard de la production totale. Aux Etats-Unis, par exemple, les réserves bancaires ne représentent que 0,5% du PIB. Cette influence ne peut durer que si les banques commerciales continuent d'être à l'origine de l'essentiel de la création monétaire et de maintenir des réserves auprès des banques centrales.

Ces deux hypothèses ont été remises en question par (…) Benjamin Friedman de l'université Harvard. La conclusion a laquelle il parvient est que l'évolution des moyens de paiement électroniques devrait aboutir, en l'espace de vingt-cinq ans, à la disparition de la banque au sens où on l'entend actuellement. Il s'ensuivrait que, même si la théorie de l'influence des banques centrales est aujourd'hui correcte, celles-ci perdraient alors toute marge de manœuvre.

Ces évolutions ont été prématurément évoquées lorsque les cartes de crédit sont apparues il y a quelques décennies. Il existe néanmoins une différence essentielle. Dans le cas de la plupart des cartes de crédit existantes, on reçoit en fin de mois le relevé tant redouté, dont le règlement s'effectue sous forme de virement de la banque vers la société de cartes de crédit. Il n'est pas certain que les nouvelles formes impliquent obligatoirement ce type de transfert.

Friedman expose trois raisons principales pour lesquelles le pouvoir des banques centrales est susceptible de s'éteindre. La première est l'érosion de la demande de monnaie scripturale. Les cartes "a mémoire" – par exemple les cartes prépayées monoprestataire déjà utilisées par de nombreux services téléphoniques et le métro new-yorkais – pourraient devenir une véritable monnaie privée.

Tant que les émetteurs de ces cartes demanderont que le règlement soit effectué sous forme de virement à partir d'un compte bancaire, les dépôts bancaires traditionnels resteront nécessaires. Néanmoins, d'ici vingt-cinq ans, les entreprises et les ménages pourraient accepter de transférer des sommes sur les livres d'une société de transport ou de télécommunications. En d'autres termes, il s'agirait de moyens non seulement de paiement, mais également de règlement.

Les banques centrales pourraient bien sûr tenter une riposte en imposant l'obligation de constitution de réserves à des types de plus en plus nombreux d'institutions financières. Les émetteurs de monnaie privée modifieraient alors leurs produits afin de se soustraire aux nouvelles réglementations. Il est pratiquement certain que les banques centrales auraient du retard par rapport à ces sociétés en matière de conception de nouveaux produits.

On pourrait faire valoir que la banque centrale aurait encore la maîtrise de la monnaie en circulation, c'est-à-dire les billets et les pièces, mais celle-ci est aujourd'hui automatiquement émise en réponse à la demande du public. La politique monétaire opère essentiellement par l'intermédiaire des banques.

Une deuxième évolution concerne la prolifération du crédit non bancaire. Actuellement, lorsqu'une banque octroie un crédit, elle inscrit au passif de son bilan dès dépôts qui doivent être couverts par des réserves auprès de la banque centrale. Or, le crédit bancaire a progressivement diminué en proportion du crédit total. Les avancées en matière de traitement de données et la plus grande facilité d'accès aux informations vont vraisemblablement réduire les avantages spécifiques des banques en matière d'évaluation de la solvabilité des débiteurs. En outre, même dans les domaines où les banques émettent encore des prêts, il existe une tendance à la "titrisation". Cela signifie que les prêts sont cédés à des investisseurs non bancaires qui ne sont pas soumis aux obligations de constitution de réserves.

En troisième lieu, les réserves auprès de la banque centrale sont souvent détenues aux fins de règlement des opérations interbancaires. Cela lui confère le pouvoir d'influer sur le total des dépôts par le biais d'opérations de faible montant. Toutefois, l'évolution de mécanismes privés de compensation tels que le système de règlement net CHIPS menace d'éroder le rôle de la banque centrale même aux Etats-Unis. Au total, ces évolutions pourraient bien se traduire par la réduction, voire l'élimination de la nécessité des réserves bancaires et même, en définitive, celle des banques et des liquidités.

M. Friedman est d'une franchise désarmante en ce qui concerne certaines autres conséquences. Ainsi, il admet ne pas savoir ce qui déterminera le niveau des prix ou le taux d'inflation dans ce nouveau contexte. Il ignore également si les autorités nationales trouveront un autre moyen de limiter l'inflation et la déflation ou d'atténuer les cycles conjoncturels les plus accentués. Il se peut que certains économistes britanniques se réjouissent à l'idée qu'il faudrait éventuellement revenir à l'orthodoxie d'après-guerre et avoir recours à la politique budgétaire.

Est-ce vraiment le cas ? Dans un monde où les banques centrales ne peuvent s'opposer ni à la création ni à la suppression de montants élevés de crédit, il est difficile d'imaginer comment des variations modérées de l'excédent ou du déficit budgétaire pourraient s'y substituer.

Le pronostic de M. Friedman n'est pas entièrement nouveau. Ainsi, deux économistes de la Banque d'Irlande ont exposé une thèse similaire, en 1994, dans un document intitulé Inflation dormant, dying or dead ? ("L'inflation est-elle en sommeil, moribonde ou morte ?"). Ils ont également prédit la fin de la politique monétaire et de la monnaie telles qu'on les connaît. Depuis, ils ont rejoint la Banque centrale européenne, où ils se soucient vraisemblablement, de l'avenir immédiat dont la monnaie fait partie. (…)