Il suffit de se plonger un tant soit peu dans la littérature économique du XVIIIe siècle pour voir que la notion de marché n'est pas seulement "technique", mais qu'elle renvoie à toute une problématique implicite de la régulation sociale et politique dans son ensemble.
[…]
La naissance du libéralisme économique n'a pas seulement été une théorie – ou une idéologie – accompagnant le développement des forces productives et la montée de la bourgeoisie comme classe dominante : elle n'a pas fait que revendiquer ou traduire l'émancipation de l'activité économique vis-à-vis de la morale. Elle doit d'abord être comprise comme une réponse aux problèmes non résolus par les théoriciens politiques du contrat social. C'est à mon sens dans cette perspective qu'il faut appréhender le concept de marché tel qu'il se forme aux XVIIIe siècle. C'est un concept sociologique et politique, qui s'oppose au concept de contrat, et non pas un concept "technique" (mode de régulation de l'activité économique par un système de prix librement formés). L'affirmation du libéralisme économique traduit l'aspiration à l'avènement d'une société civile immédiate à elle-même, autorégulée. Cette perspective, apolitique au sens fort du terme, fait de la société de marché l'archétype d'une nouvelle représentation du social : c'est le marché (économique) et non pas le contrat (politique) qui est le vrai régulateur de la société (et pas seulement de l'économie).
L'idée de marché renvoie dans cette mesure à toute l'histoire intellectuelle de la modernité. La pensée politique moderne, à partir du XVIe siècle, était centrée sur la notion de contrat social : c'est lui qui fondait l'existence même de la société par un pacte politique. […] Mais toutes les théories du contrat social, de Hobbes à Rousseau, se heurtaient à plusieurs difficultés théoriques de grande ampleur. Nous en retiendrons particulièrement deux. La première, c'est que si les théories du contrat social fondent le principe de la paix civile, elles ne permettent pas de traiter la question de la paix et de la guerre entre les nations. Si le contrat social pense la société comme un jeu à somme non-nulle (tout le monde "gagne" en termes de sécurité et de paix civile), les rapports entre les nations continuent à être compris comme un jeu à somme nulle (on ne peut gagner que ce que les autres perdent). La seconde, c'est que la notion de pacte social est centrée sur la question de l'institution de la société, et ne se définit pas à partir du problème de la régulation de la société.
La représentation de la société civile comme marché fournira une réponse à ces deux difficultés liées à la représentation de la société comme corps politique. La théorie de l'échange permet de concevoir que, contrairement aux rapports militaires, les rapports économiques entre nations constituent un jeu à somme non nulle. Elle rend en outre possible le traitement simultané et cohérent du double problème de l'institution et de la régulation du social : le besoin et l'intérêt régissent les rapports entre les hommes.
[…]
L'éloge de la "commercial society" que l'on trouve chez de nombreux auteurs du XVIIIe siècle doit être compris à partir de là. Il ne traduit aucune visée strictement mercantile et la révolution industrielle n'a d'ailleurs pas encore vraiment produit d'effets à cette époque. L'idée de marché constitue alors plutôt une sorte de modèle politique alternatif. Aux figures formelles et hiérarchiques de l'autorité et du commandement, le marché oppose la possibilité d'un type d'organisation et de prise de décision largement dissocié de toute forme d'autorité : il réalise des ajustements automatiques, procède à des transferts et à des redistributions sans que la volonté des individus en général et des chefs de la société en particulier joue aucun rôle. En témoigne le sens très large du mot "commerce" au XVIIIe siècle. Le terme englobe en fait tout ce qui donne consistance au lien social indépendamment des formes de pouvoir et d'autorité. Il est d'ailleurs fréquent d'opposer en ce sens le doux commerce aux duretés des relations de pouvoir. Montesquieu fut l'un des premiers à développer ce grand topos libéral dans l'Esprit des lois (1748) : le commerce adoucit les mœurs et dispose à la paix. Un véritable changement du monde humain se profilait ainsi pour lui dans cet avènement d'une société de marché. A l'ère des autorités dominatrices allait succéder celle du règne de mécanismes neutres (ceux du marché), le temps de l'affrontement entre les grandes puissances allait s'effacer et céder la place à une période de coopération entre des nations commerçantes.
[…]
Cette mise en perspective, trop rapidement esquissée dans cette introduction, permet, me semble-t-il, d'appréhender sur des bases nouvelles la question du libéralisme. Les idées de marché, de pluralisme politique, de tolérance religieuse et de liberté morale participent d'un même refus : celui d'accepter un certain mode d'institution de l'autorité sur les individus. Dans chacun de ces domaines, un même principe s'affirme : celui de l'autonomie individuelle fondé sur la dénégation de toutes les souverainetés absolues. S'il y a un tronc commun qui permet de parler de libéralisme au singulier, c'est bien celui-là. Il n'y a pas d'opposition de départ à cet égard entre la philosophie de la protection des droits de l'individu, que véhicule le libéralisme politique, et le constat par le libéralisme économique du caractère organisateur des lois et des contraintes économiques qui règlent le marché. Dans les deux cas, on reconnaît qu'il n'y a pas de grand maître des hommes et des choses et qu'aucun pouvoir personnel de sujétion relie entre eux les individus. Le lieu central du pouvoir est appelé à rester vide par le refus de tous les commandements personnels et de tous les monopoles qui restaurent entre les hommes des rapports d'obligation.