2.2 L'environnement institutionnel

Le progrès technique et sa diffusion


Rioux, Jean-Pierre (1971), La révolution industrielle 1780-1870, Paris, Seuil, coll. ''Points", p. 68-72, extraits


 

La première vague technique reposait souvent sur des recherches patientes d'artisans devenus techniciens féconds. Vers 1840-1850, tout se modifie. Une nouvelle vague des inventions déferle, qui va occuper des zones nouvelles, consolider les positions acquises et lier le progrès technologique à celui des sciences. On assiste d'abord à des perfectionnements, en puissance et en rendement, des machines existantes. Sur la machine à vapeur, on renforce les chaudières, on place des cylindres horizontaux, on les couple en accroissant la puissance dans les machines" compound"  ; en 1884, la turbine de Parsons donne une nouvelle vigueur à l'usage de la vapeur. De multiples inventions plus mineures modifient radicalement les conditions de travail de secteurs nouveaux de la production. Les pièces interchangeables, sur un système pratiqué très tôt aux États-Unis par Whitney et North, permettent d'abaisser les prix de revient et l'amortissement des machines. La vis, l'écrou, le boulon permettent partout des assemblages compliqués. Une série de machines assure de nouvelles percées du secteur moderne : la presse hydraulique, les filetages de précision, le marteau-pilon, le marteau-piqueur pneumatique, les machines-outils (fraiseuses, raboteuses, aléseuses) avec ou sans tourelles, la machine à coudre, les rotatives d'imprimerie, les machines à écrire, les moissonneuses, les batteuses. Pêle-mêle, elles triomphent après 1860 et généralisent le système industriel de production de masse. D'autres inventions modifient radicalement la vie quotidienne des zones industrielles : l'allumette, la montre à bas prix, la boîte de fer-blanc cerclée pour les conserves alimentaires, la céramique domestique, la lampe à pétrole, le ciment.

Et l'avenir est désormais mieux assuré, car les techniques s'appuient sur la recherche scientifique. Il avait fallu attendre un quart de siècle après son invention pour découvrir la théorie physique de la machine à vapeur. Désormais l'esprit scientifique s'impose à la technique. Les découvertes fondamentales de la physique nouvelle, conservation de l'énergie, analyse spectrale, thermodynamique, phénomènes vibratoires, dynamo, ont des applications concrètes : l'électricité se répand pour l'éclairage urbain ou domestique dès 1870 ; la dynamo de Gramme en 1869 permet d'envisager un moteur électrique. Le télégraphe électrique remplace celui de Chappe. La houille blanche actionne les premières turbines dans les Alpes dès 1869 grâce à Bergès. Enfin, la chimie moderne naît. À la fin du XVIIIe siècle, elle avait révélé ses possibilités industrielles : l'étude du chlore par Berthollet en 1772 avait permis de créer en 1777 la première usine produisant de l'eau de Javel ; la découverte par Leblanc de la soude industrielle en 1791 est à l'origine de grandes entreprises comme Saint-Gobain en 1806 ou Kuhlmann en 1825. Après 1850, la chimie maîtrise mieux son domaine : Mendeleïev classe les éléments, Sainte-Claire Deville isole l'aluminium en 1854, Berthelot assure le lien entre chimie minérale et chimie organique par la première synthèse, celle de l'acétylène, en 1863. Désormais recherche et application industrielles vont de pair. En 1860 Bayer et Weskutt fondent une usine produisant la teinture d'aniline qu'ils viennent de découvrir, et l'Allemagne devient la grande productrice de colorants synthétiques. L'engrais chimique, la dynamite, la pharmacie industrielle, les bakélites sont découverts vers 1860-1870, donnant une nouvelle vigueur à l'industrie nouvelle. Couronnant cet immense effort, l'utilisation de sources nouvelles d'énergie prépare un étalement de la révolution industrielle pour la fin du siècle, avec le pétrole, l'électricité et le moteur à explosion.

Le relais par la science lance donc la croissance industrielle accélérée : le mouvement s'entretiendra désormais par lui-même. Les procédés et les recherches sont mieux divulgués et les vieilles jalousies du début du siècle moins oppressantes. Technique et science deviennent des éléments naturels de la croissance des pays capitalistes. Et les hommes aussi évoluent : à l'artisan ingénieux succèdent le chercheur, le technicien et l'ingénieur. Ce dernier devient le type humain du monde nouveau, en Angleterre d'abord, puis dans les pays industriels neufs, l'Allemagne et les États-Unis : Robur le conquérant, chanté par J. Verne, annonce l'avenir. Les grandes écoles et les instituts spécialisés fournissent des promotions de jeunes au service de la technique industrielle.

Mais cette vision optimiste ne doit pas trop abuser. L'essor scientifique et technique est bientôt parfaitement maîtrisé par les entrepreneurs, utilisé par eux en fonction des possibilités et des espoirs de profit. Par exemple, la Russie du milieu du XIXe siècle voit s'accumuler les inventions (machine à filer de Glinkov, acier fondu d'Anouzov, cisailles de Zvorykine) qui ne reçoivent pas d'application massive, car le pays n'est pas mûr pour la révolution industrielle. La supériorité technique de la Grande-Bretagne, la nécessité de débaucher à grands frais ses ouvriers et ses techniciens pour installer une industrie nouvelle, celle d'acheter ses machines, peuvent enfoncer un pays dans la subordination, comme l'Espagne ou l'Irlande. Pour d'autres au contraire, comme la France ou l'Allemagne, l'orgueil national refuse l'économie dominante et impose des formes originales de progrès techniques, rentabilise les produits dont les Anglais ne dominent pas la vente. Parfois aussi, le progrès technique se ralentit lorsque les affaires prospèrent. Mais qu'intervienne une conversion au libre-échange (c'est le cas de la France après le traité avec l'Angleterre de 1860) ou que se déclenche une crise économique sérieuse, une reconversion nécessaire impose l'utilisation de techniques nouvelles. Des secteurs sont ainsi rentabilisés, comme la métallurgie et le textile français. Mais tout aussi bien des zones condamnées peuvent survivre grâce à une adaptation technique faite à temps, des secteurs artisanaux se maintenir. En fait,"la technique n'est pas une donnée, mais une variable1". Elle s'impose facilement lorsqu'il s'agit de conquérir un nouveau marché qui ne dérange pas les vieilles pratiques des autres secteurs. Dans la métallurgie par exemple, la production courante est laissée aux anciens ateliers et les usines nouvelles s'intéressent surtout aux rails, aux canalisations. Puisant dans le flot des nouveautés scientifiques, l'innovation technique est strictement canalisée vers les secteurs d'urgence et les grosses entreprises capables d'acheter et de rentabiliser un matériel sans cesse plus coûteux. L'explication de cette tendance est strictement économique : certains secteurs innovent parce qu'il s'agit d'y pousser la division et la rentabilité du travail, qu'il y faut lutter contre le trend2 séculaire de baisse des prix et compenser par une production accrue la baisse tendancielle des taux de profit. La technique et la science, servantes du capitalisme, contribuent à abaisser les prix de revient et à maintenir le profit. Après seulement, les idéologies du progrès scientifique et du positivisme pourront donner aux bonnes consciences bourgeoises les alibis les plus variés et confondre profit et civilisation.

1. B. GILLE, « Recherches sur le problème de l'innovation », Cahiers de l'I.S.E.A., série AD, n° 1, 1961.

2. Tendance séculaire monotonique, à la hausse ou à la baisse, des productions et des prix