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2.1. Le protectionnisme agricole est une longue tradition

Les effets du protectionnisme


MOUNIER, Alain (1992), Les théories de la croissance agricole, Paris, coll. ''Economica", p. 360-369


Jusqu'à une période récente, les ministères de l'agriculture ont eu, dans la plupart des pays riches, la conviction que leur politique économique pouvait être définie en toute liberté, en toute indépendance, parce que les problèmes agricoles étaient avant tout des affaires intérieures sans aucune conséquence significative au plan international. Les politiques agricoles mises en oeuvre après la grande dépression et la deuxième guerre mondiale avaient pratiquement réussi à "isoler" l'agriculture du reste de l'économie nationale et du "reste du monde". Cet isolement relatif s'est aussi répercuté sur les analyses économiques de l'agriculture, rarement élaborées en économie ouverte. Il faut les troubles monétaires de 1971, cataclysme passant sur les accords de Bretton Woods, pour que soient condamnées les analyses cantonnées dans des frontières nationales. La pensée libérale et libre-échangiste va s'efforcer de faire changer d'avis les ministères de l'agriculture en répétant inlassablement que les économies nationales et les décisions publiques qui les concernent sont interdépendantes. Elle cherchera surtout à montrer que le libre échange est profitable pour l'ensemble des agricultures de la planète en recensant les effets néfastes et indésirables du protectionnisme. Elle développera encore l'idée que les politiques agricoles ne peuvent avoir d'autres effets que protectionnistes. Parvenir à un libre-échange véritable implique donc de les abandonner, voire de les proscrire. L'argumentation repose sur deux démonstrations complémentaires

  •  la protection déprime les prix agricoles mondiaux, ce qui est contraire à l'intérêt des pays exportateurs et pénalise en fait l'ensemble des agricultures par le rétrécissement du marché mondial ;

  •  la protection provoque une plus grande instabilité des prix mondiaux qui fait entrer l'ensemble des pays dans le cercle vicieux de la protection.


1) La faiblesse chronique des cours mondiaux

La thèse que développe la pensée libérale est que les politiques agricoles elles mêmes ont pour effet de déprimer les cours internationaux des produits agricoles. Elle démontre cette liaison de cause à effet en deux temps.

Toute politique agricole dont l'objet est de maintenir les prix nationaux au dessus des prix internationaux doit obligatoirement isoler le marché intérieur. Sinon prix intérieur et extérieur tendraient constamment à s'égaliser et feraient du système intérieur de soutien des prix un système mondial dont le coût pour le pays considéré serait prohibitif.
 
Lorsque le prix agricole national est supérieur au prix mondial, l'offre nationale est supérieure et la demande inférieure à ce qu'elles seraient en l'absence d'écart de prix. La demande d'importation agroalimentaire se réduit, tandis que l'offre d'exportation s'accroît. Ces deux mouvements contribuent à faire baisser les cours mondiaux par rapport au niveau qu'ils atteindraient en situation de libre-échange. Cette corrélation entre protectionnisme et bas prix agricoles mondiaux est devenue une certitude au point qu'elle apparaît aujourd'hui comme un postulat.
(…)

2) L'instabilité des prix internationaux

(…) L'argument central est simple. Les politiques protectionnistes rompent tout lien entre les prix intérieurs et les prix mondiaux. Les producteurs et consommateurs nationaux ne participent pas en conséquence aux ajustements qui seraient rendus nécessaires par les successions de bonnes et mauvaises récoltes dans l'ensemble du monde. Un déficit ou un excédent de la récolte d'un pays sur ses besoins intérieurs ne se traduit par aucune adaptation de la demande interne à l'offre ; les déséquilibres internes sont donc entièrement transmis au marché mondial par de brusques variations de la demande ou de l'offre. Aucun pays n'ajuste son offre ou sa demande interne sur les variations du prix mondial puisque la déconnexion opérée par la protection les rend parfaitement inélastiques au prix mondial. Il en résulte des prix mondiaux beaucoup plus volatils que dans le cas d'un commerce mondial libéré de toute entrave. L'incertitude quant à l'évolution des prix mondiaux réduit le recours au marché mondial à la fois pour les exportations et les importations. Jabara et Thompson [1] affirment que dans un contexte de non prévisibilité des prix mondiaux la politique commerciale optimale est d'accroître le prix des importations relativement aux exportations. Les fluctuations des cours mondiaux sont souvent invoquées pour justifier des politiques de substitution des importations alimentaires. "Le degré optimum de spécialisation" est donc inférieur à ce qu'il serait si les prix étaient plus stables, si le libre-échange était le cadre des échanges internationaux.

Il est assez évident au terme de cette section que l'économie politique du protectionnisme est largement dominée par la littérature économique de conviction libre-échangiste et libérale. Ainsi les critiques faites au protectionnisme de rendre les prix déprimés et instables et les marchés plus étroits n'ont d'autre but que de justifier des échanges mondiaux moins soumis aux interventions publiques, sources principales, pour la doctrine libérale, des désajustements, des dysfonctionnements voire des crises économiques. Un marché mondial plus concurrentiel éloignerait les risques de déséquilibres et de dépressions que les protectionnismes font toujours éclater. Le marché mondial concurrentiel serait ainsi cette main invisible incitant à dépasser les égoïsmes nationaux.

 

(1) JABARA C. L. and THOMPSON R. L. Agricultural Comparative Advantage Under International Price Uncertainty.American journal of Agricultural Economics, vol.62, 1982, pp. 188-198