Entre confiance et règles : le cas des marchés financiers

Les entreprises sous la pression de la "création de valeur"

Lordon, Frédéric, Fonds de pension, pièges à cons ? Mirage de la démocratie actionnariale, (2000), Paris, Raisons d'agir, p. 38-43

On pourrait probablement voir comme une caractéristique de longue période du capitalisme la tension jamais résolue du capital industriel et du capital financier. Selon le régime de croissance, selon la conjoncture politique où s'est formé le bloc hégémonique qui le soutient, c'est l'un ou l'autre pôle qui a l'avantage. Après les années fordiennes de restriction des mouvements de capitaux, de "développementisme" industriel assisté de dévaluations, l'alliance nouée, dans un mélange de nécessité et de consentement, par les puissances publiques avec la finance a renvoyé le balancier loin en défaveur du capital industriel. On n'ira certes pas jusqu'à dire que ce dernier est bien à plaindre ni qu'il n'a rien gagné, notamment en pouvoir de négociation vis-à-vis des autres groupes sociaux. Mais dans la confrontation qui l'oppose au capital financier, la période est sans équivoque à son désavantage. Aussi les entreprises se trouvent-elles également malmenées par l'émergence d'un pouvoir actionnarial qui se donne finalement pour mission de refermer la grande parenthèse historique de la technostructure, de mettre un terme à l'accaparement du pouvoir dans l'entreprise par les managers, et se prévaut d'un retour à l'essence éternelle du capitalisme, à savoir l'imperium des propriétaires.

Dans le jardin des chiffres magiques de l'économie, voilà donc qu'aux 2% d'inflation (venus d'une oukase de banquiers centraux européens) et aux 3% de déficit public (venus de nulle part) s'ajoutent désormais les 15% de rentabilité sur fonds propres (ROE, Return on Equity) exigés par les fonds gestionnaires d'une épargne collective de plus en plus investie en actions. Mais pourquoi 15% et pourquoi pas 20 ? Il faut considérer cette dynamique collective parfaitement perverse qui emporte les fonds eux-mêmes : leurs performances étant définies en termes relatifs, comme écart par rapport à la moyenne du marché, chacun s'acharnant individuellement à "sur-performer" le marché, l'ensemble contribue à tirer la moyenne vers le haut et à relever sans fin la barre pour tout le monde.

Soumises à l'exigence d'une norme de rentabilité qui excède souvent leurs possibilités objectives de profit, les entreprises sont conduites à un certain nombre de contorsions financières d'où résultent quelques risques et une belle aberration. Le premier de ces expédients a pour nom "l'effet de levier". Si la rentabilité économique considère le rendement de la totalité des capitaux investis, la rentabilité financière – celle-là même qui intéresse les fonds de pension – ne rapporte le profit qu'aux seuls fonds propres (à l'exclusion des capitaux empruntés). Aussi, et pour peu que les conditions de taux d'intérêt soient favorables, suffit-il d'accroître le recours à la dette pour réduire le volume des fonds propres et, par là, relever mécaniquement le ratio de la rentabilité financière à rentabilité économique donnée. Les entreprises, incapables de délivrer un taux de profit économique rejoignant les fameux 15%, mais conscientes de ce que l'exigence des fonds de pension ne portent que sur un critère de rentabilité financière, se sont donc engagées dans des stratégies financières de mobilisation de l'effet de levier. Le recours accru à la dette s'est maintenant généralisé, permettant de combler l'écart entre ratio économique et ratio financier, mais au prix d'une exposition croissante au surendettement ou, au moins, d'une vulnérabilité certaine à un retournement des taux d'intérêt.

C'est toujours la même logique d'économie des fonds propres qui est à l'œuvre, mais cette fois sous une forme plus radicale encore, dans la pratique du rachat par les entreprises de leurs propres actions (buy-back). Le buy-back vise tout simplement à partager le même profit sur un nombre réduit de titres en circulation, et par là à améliorer arithmétiquement le bénéfice par action. Cette pratique ne fait jamais que déférer à l'un des commandements les plus constants des fonds de pension qui exigent des entreprises "la restitution aux actionnaires du cash flow disponible". Soupçonnés jadis de garder par devers eux le surplus d'autofinancement et de l'affecter en toute opacité à des investissements insuffisamment rentables pour l'actionnaire, investissements de prestige ou bien commandés par la volonté de puissance, les chefs d'entreprise sont désormais tenus de rendre aux actionnaires, sous une forme ou sous une autre, tout cash flow dont la conservation n'est pas justifiée par un emploi satisfaisant à la norme de rentabilité financière. Le rachat par les entreprises de leurs propres actions s'est maintenant développé à une telle échelle qu'il aboutit, aux États-Unis, à cet extraordinaire paradoxe que la contribution nette des actions au financement de l'économie est devenue négative: davantage d'actions en circulation sont rachetées par les entreprises que de nouvelles ne sont émises ! Mais qui se souvient que l'un des "incontestables" motifs de la déréglementation visait précisément à faciliter l'émission d'actions, et que l'extension du marché boursier répondait à "l'impératif" d'une "saine économie de capitaux propres"... ?