4.2. Que pouvons-nous faire : des pistes à explorer

Repenser la citoyenneté


Leca, Jean (1991), La citoyenneté en question, (in Taguieff Pierre-André (sous la dir. de), Face au racisme, tome II : Analyses, hypothèses, perspectives), Paris, Seuil, coll. ''Points Essais", p. 323-325


Le dilemme habituel de la théorie démocratique moderne peut être présenté de la façon suivante : ou bien la citoyenneté démocratique est rationnellement fondée sur l'intérêt (même "bien compris" ou "éclairé") de chaque individu et, en ce cas, comment échapper à la conclusion que cet intérêt conduit à une "culture de sujets" orientée vers les outputs, ce qui mène à la dégénérescence de l'esprit public qui "de plus en plus substitue des intérêts particuliers aux sentiments, aux opinions, aux idées communes" ? Ou bien elle est une "culture de participation" orientée vers les inputs, mais ce loyalisme civique doit trouver sa source ailleurs que dans l'intérêt individuel, porté naturellement, au plan des comportements, à la stratégie du "passager clandestin" d'Olson, au vote clientélaire ou au corporatisme social selon les cas de figure, et, au plan des structures, à l'exploitation impersonnelle du marché du travail. La citoyenneté démocratique n'a dès lors plus de fondement sociologique : qu'est-ce qui peut pousser à la démocratie participative là où un autoritarisme paternaliste et/ou un "familialisme amoral" apparaissent plus efficaces ?

Il n'apparaît pas possible de résoudre logiquement le dilemme à partir de l'individualisme ni, par conséquent, de fonder la citoyenneté dans une société fonctionnant sur la base de l'individualisme. La crise actuelle de la citoyenneté n'est peut-être que la suite d'une longue histoire commencée avec l'apparition de l'individu moderne. Mais il ne s'ensuit pas pour autant que la citoyenneté soit demeurée abstraite et creuse ni que l'individualisme soit purement et simplement autodestructeur. Il se peut qu'un dilemme logiquement indépassable soit aussi sociologiquement nécessaire au fonctionnement d'une société : la combinaison de deux principes contradictoires, l'individu privé, calculateur optimisant sur un marché, producteur et produit d'un nouveau type d'inégalité de classe, et l'individu, participant à une communauté de droits, égal aux autres, échangeant droits et obligations pour le bien public et investissant du loyalisme dans la cité, est peut-être le ressort non logique des sociétés contemporaines. L'individu de la "théorie économique de la politique" (economics of politics) et celui de la "théorie politique de l'économie" (political economy) font partie d'une même société mais non d'un même "système", et c'est pourquoi le citoyen n'est pas que l'abstraction nécessaire, faussement générique, de l'individu-bourgeois. Leur tension même, née de l'appartenance à deux systèmes différents, fonde la société démocratique, toujours traversée par le principe civil, libéral et inégalitariste, et le principe civique, interventionniste et égalitariste. L'extension actuelle du principe civil est manifeste : l'interventionnisme n'est plus justifié dans les démocraties occidentales comme lors des débuts de l'État keynésien par la nécessaire politisation de l'économie dans l'intérêt de la justice sociale, encore moins par l'extension de la citoyenneté à l'industrie et la lutte contre "l'usage privé de l'argent public", mais par le soutien de l'État aux demandes d'autonomie individuelle. Il est vrai que celles-ci sont plus facilement légitimées quand elles émanent de personnes privées dans le domaine des mœurs et de l'environnement, et de groupes ethniques dans le domaine culturel, que d'entrepreneurs dans le domaine économique. Mais une nouvelle tendance apparaît, née de l'observation selon laquelle le principe civique et son corollaire, l'intervention de la puissance publique, produisent des effets tout aussi inégalitaires que le marché compétitif. On fera alors appel au marché non seulement pour améliorer l'efficience des services publics, mais aussi pour redonner le sens des responsabilités et des obligations "civiques" à des citoyens devenus passifs et négatifs et à des fonctionnaires redevenus "patrimoniaux". Paradoxe intrigant où l'on demande à l'individualisme de marché de ranimer un civisme défaillant, nouvelle variation sur les rapports de l'éthique puritaine et du capitalisme.